Rencontre avec la restauratrice Françoise Urban, autour de l’exceptionnel griffon-lutrin de la collégiale Sainte-Begge d’Andenne

Ce lundi 15 mars, nous avons rencontré Françoise Urban, restauratrice d’objets en métal, à la collégiale Sainte-Begge. Elle s’active au nettoyage du griffon-lutrin, pièce majeure du patrimoine de la collégiale.

Le nettoyage du lutrin-griffon

nettoyage_francoise_utban_lutrin_griffon
Nettoyage du lutrin-griffon d’Andenne par Françoise Urban

Le lutrin n’avait plus été nettoyé depuis très longtemps. Jean Sacré témoigne : La pièce est en très bon état et dans l’ensemble, elle a été bien entretenue mais cela faisait des années qu’elle n’avait plus son éclat d’origine.

C’est pour ce travail de nettoyage que Françoise Urban a été sollicitée. D’abord, elle commence par nettoyer les anciens produits de nettoyage, les restes de cire, les empreintes de doigts,… qui ont laissé des traces avec du White spirit et de l’acétone. Ensuite, j’emploie un mélange à pH neutre, contenant un complexant et un abrasif très doux, type craie nous dévoile la restauratrice.

Pour aller dans les fentes, les endroits plus exigus, le produit est frotté sur la surface grâce à des cotons qu’elle coupe selon l’épaisseur souhaitée ou sur des bâtonnets ouatés, fabriqués à l’épaisseur souhaitée. Tous ses gestes sont très contrôlés. Elle enlève alors ce produit en frottant doucement avec un chiffon doux, l’effet est immédiat, la pièce brille ! Elle utilise, finalement, à nouveau du White spirit et de l’acétone pour ne laisser aucun dépôt de son produit.

Certaines oxydations plus profondes, des taches brun sombre ou vertes dans les creux, comme sur la base, par exemple, sont élimées au préalable par compresses de complexant.

les_ailes_lutrin_griffon_andenne
Différences d’alliage et dans le traitement des plumes entre les ailes et le corps.

Un travail de bénédictin : elle estime son travail a 10 jours pour une œuvre qui mesure 1,59m de haut et 64 cm de large. Le lutrin-griffon est une œuvre de dinanderie. La dinanderie désigne le travail du cuivre. Il s’agit ici de laiton, c’est-à-dire un alliage de cuivre et de zinc. Souvent avec un peu de plomb ou d’étain également, nous précise Monique de Ruette, historienne de l’art spécialisée dans la dinanderie, présente lors de notre venue.

La couleur jaune de l’alliage, qui prend une teinte dorée, vient de cet alliage du cuivre et du zinc. Le laiton est d’ailleurs appelé aussi « le cuivre jaune ». C’est dans cette belle couleur dorée que réside d’ailleurs le prestige de cet alliage, appelé également « orichalque ». Le zinc apporte également une meilleure résistance mécanique au cuivre.

Françoise Urban nous invite à mieux observer le griffon, une pièce remarquable : Les ailes du griffon ont été clairement réalisées à une autre époque. On le remarque grâce à un alliage de laiton un peu différent, un peu plus « rose » que le reste du corps de l’animal. Mais la différence se marque surtout dans le traitement des plumes d’aile : beaucoup plus réaliste.

Avant de se mettre au travail et d’envoyer un devis, c’est d’ailleurs ce que la restauratrice a fait : observer. Il s’agit d’un examen visuel minutieux, une observation attentive de toutes les parties de l’œuvre. Ensuite, je note les différentes altérations. Le lutrin présentait des coulées rouges dues à un produit qu’on utilise avant de faire des soudures. Il y avait également dans les rainures de l’œuvres (par exemple les contours des plumes des ailes) une oxydation verte, résultat des produits de nettoyage qui attaquent le métal.

En outre, elle a remarqué avant de commencer le travail qu’il y avait beaucoup de cire. Elle en a enlevé énormément dans les premiers jours de travail !

Vu la forme et la taille imposante de l’œuvre à nettoyer, on imagine déjà que la restauratrice va devoir se contorsionner pour accéder à certains endroits comme le dessous du pupitre, les zones entre le globe et la couronne ajourée,….

nettoyage_lutrin_griffon détail_aile_lutrin_griffon detail_pattes_griffon_lutrin_andenne

Le lutrin – une pièce exceptionnelle

Grâce à Jean Sacré, historien passionné chargé de la conservation du Trésor de la Collégiale d’Andenne, nous avons eu la primeur de quelques nouvelles informations sur ce lutrin. Il nous a mis en contact avec l’auteur Jef Moers du livre récemment paru « De Gouden Decennia der Stad Maastricht, 1470-1530 » et qui met en lumière le travail de Aert van Tricht, artisan du lutrin-griffon.

Le lutrin (du latin Lectrinum : pupitre de lecture) est une pièce du mobilier des églises qui sert à lire ou écrire commodément un livre. Il est particulièrement utile si l’ouvrage est volumineux ou précieux et s’il ne peut être tenu à la main. Il est généralement posé dans le chœur, le plus souvent en forme d’aigle en référence à saint Jean l’évangéliste. Monique de Ruette nous informe : A cette époque, ce genre de lutrin en laiton, était réalisé dans nos régions. La qualité du travail des artisans mosans était très réputée. Les œuvres de dinanderie de chez nous ont été exportées au Portugal, en Espagne, en Angleterre. Certains exemplaires s’y trouvent encore.

Le lutrin d’Andenne est unique en son genre par sa figure de griffon, mais elle a tout son sens. Dans le griffon sont rassemblés les attributs des quatre évangélistes : l’aigle de Saint Jean, les oreilles de taureau pour Saint Luc, le corps de lion pour Saint Marc et les ailes de l’ange pour Saint Matthieu.

Vinciane Groessens

lutrin_griffon_vue_de_dos détail_boulon_attache_ailes_lutrin_griffon_andenne détail_pupitre_lutrin_griffon

« Ce lutrin est l’œuvre d’Aert Pellera, alias Aert van Tricht, également connu sous le nom d’Aert van Tricht ou Jan Aert de Eldere (Né vers 1450 – déc. 1538). On retrouve des traces de sa famille au 14e siècle dans le comté de Namur et à Bouvignes-sur-Meuse. Au cours de la dernière décennie du XIVe siècle, la famille avait son pied à terre à Gembloux.

La première mention d’Aert à Maastricht est son enregistrement en 1479/1480 au Kremersambacht sous le nom d’Ernolt Luchtermecker. Cette inscription donne une indication de l’âge d’Aert. Puisqu’il s’agit d’une signature, il devait avoir alors au moins 25 ans. Il est né vraisemblablement dans les environs de 1455.

Quelques autres réalisations :

  • En 1492, Aert réalisa un grand chandelier de chœur avec sept branches de bronze pour le Minderbroederkerk sur la St. Pieterstraat à Maastricht.
  • Le Metropolitan Museum of Art de New York conserve deux bougeoirs qui faisaient partie d’un grand bougeoir de chœur façonné par Aert van Tricht. En 1520, Aert a fait un lutrin de chœur avec un aigle pour l’église de Saint-Petrus Banden à Venray.

Entre 1520 et 1525, un certain Aert Luchtemeker est noté comme maître d’un lutrin sous la forme d’un griffon pour la collégiale Saint-Begge d’Andenne. Le repose-pied a été réalisé par Wouter van den Winckel, tailleur de pierre- sculpteur. Le matériau de ce support était de la pierre bleue de Namur.

La sphère sur laquelle les jambes du griffon sont placées est rotative, de sorte que la sphère avec son griffon et son serre-livre puisse être tournée dans la direction souhaitée. Le blason familial de Catherine delle Loye, chanoinesse d’Andenne 1500 -1525, est gravé dans la plaque serre-livres inclinée. Le corps du griffon, les bras de chandelier, la surface du pupitre et la construction de base profilée correspondent au lutrin de l’église Saint-Pierre de Louvain, maintenant au musée des Cloîtres à New York, ainsi qu’à celui de l’église de Venray (NL.) et de Vreren (B).

Pour des raisons stylistiques, ce lutrin devrait donc être inclus dans l’œuvre d’Aert Pellera. Cette opinion est appuyée par le fait qu’au cours de ces années, Aert a effectué plusieurs missions pour le chapitre de Saint-Begge. Aert Pellera est décédé après le 3 mars 1538, âgé d’au moins 83 ans. »

Jef Moers

Classé par la Fédération Wallonie-Bruxelles le 16/01/2012, le griffon-lutrin a été présenté de nombreuses fois lors d’expositions dont celle à Namur en 2011 « L’art aux sources de l’Europe. Dialogue avec l’invisible. »

CIPAR - Centre Interdiocésain du Patrimoine et des Arts Religieux