« André Lanotte, homme d’art et d’espérance. 1914-2010 », par Marthe BLANPAIN, aux Editions Namuroises

Marbehan

L’ouvrage illustré, consacré au chanoine Lanotte à l’occasion du 10e anniversaire de son décès, par Marthe Blanpain, sa collaboratrice de toujours, est une sorte de Liber memorialis, fruit de ses souvenirs et des nombreux dossiers et documents d’archives qu’elle a classés au fil des années. C’est aussi une sorte de portrait par celle qui l’a fréquenté et a partagé son travail pendant bien des décades. Actif pendant une soixantaine d’années dans la Commission diocésaine d’Art sacré de Namur et dans la vie culturelle du pays, André Lanotte, historien d’art, a été chargé dès 1945 de la reconstruction et du réaménagement des 160 églises et chapelles du diocèse, détruites ou endommagées lors de l’Offensive des Ardennes (1944-1945).

L’heure des choix

L’évêque de Namur, Mgr Charue, l’introduit dans la Commission diocésaine d’art sacré en 1943 ; il en deviendra secrétaire puis président jusqu’à sa mort. En 1944, il quitte l’enseignement pour devenir Secrétaire à l’Evêché et Archiviste. Il découvre La Revue d’Art Sacré des Pères Dominicains français Couturier et Régamey qui adoptent des positions courageuses. Selon eux, il s’agit de passer commande à de vrais artistes, qu’ils soient chrétiens ou non, capables de réaliser des œuvres contemporaines de qualité, au plan de l’architecture et des arts plastiques, comme on le voit à l’église du Plateau d’Assy. Un tel mouvement qui n’allait pas de soi suscita la « Querelle de l’art sacré » ! Une des plus belles réalisations de ce renouveau en France est la construction par Le Corbusier de la chapelle de Ronchamp, pour le pèlerinage à Notre-Dame du Haut. Très vite, André Lanotte opte pour l’art contemporain, dans la reconstruction des églises, comme celle de Jéhonville, victime d’un incendie en 1947. Dans cet esprit, il préconise l’usage de matériaux contemporains comme le béton, le verre et l’acier, sans toutefois négliger la pierre et le bois. Une manière d’inscrire les bâtiments dans leur époque et dans leur contexte propre, notamment la forêt ardennaise. Ce choix fut favorisé par la rencontre de jeunes artistes, habités par ce même désir, en particulier l’architecte namurois Roger Bastin, ancien étudiant de La Cambre (Bruxelles), Louis-Marie Londot, jeune peintre namurois, coloriste puis créateur de vitraux, ainsi que Jean Willame, sculpteur formé à l’abbaye de Maredsous. Celui-ci s’est également illustré par la création de nombreux autels de pierre et ensuite de bois peint. Bien d’autres artistes belges ou étrangers ont collaboré au renouveau de l’art sacré. Alors qu’en France, les Dominicains cherchaient la collaboration d’artistes confirmés et reconnus, A. Lanotte voulut donner leur chance aux jeunes, habités par l’idéal du contemporain, sans toutefois négliger, à l’occasion, des collaborations plus prestigieuses, comme celle du P. Couturier pour les fresques de l’église de Saint-Servais (Namur), ou de Maurice Rocher pour la mosaïque extérieure de l’église de Marloie.

Un contexte favorable dans la société et l’Eglise de ce temps

L’après-guerre avait suscité en Belgique un intérêt pour l’art religieux contemporain : en témoignent l’exposition du Musée des Beaux-Arts (Bruxelles), consacrée à l’ Art religieux moderne (1947), une Exposition d’art sacré à Maredsous (1958) à l’occasion du réaménagement de l’église abbatiale, l’exposition Ars Sacra à Louvain (1958) et surtout l’Exposition universelle de Bruxelles (1958) avec le Pavillon du Vatican Civitas Dei confié à R. Bastin. Parmi les grands chantiers auxquels André Lanotte a été plus directement associé, il faut citer le nouveau Grand séminaire de Namur (Salzinnes), confié à Roger Bastin. En particulier, la chapelle avec les vitraux non figuratifs de L.-M. Londot qui couvrent trois des quatre murs, de haut en bas ; à remarquer aussi la Vierge de béton polychromé de Jean Willame. L’autre grand chantier confié à Roger Bastin est celui des sanctuaires mariaux de Beauraing : la Crypte Saint-Jean, sous l’autel central du Jardin, avec un chemin de croix en céramique de Max Van der Linden des années 1950 ainsi que dans le Jardin les voiles de béton destinés à abriter les pèlerins.

Une dizaine d’années plus tard, toujours à Beauraing, le même architecte construit pour le pèlerinage la grande église de pierre et béton à deux niveaux, aujourd’hui reconnue comme basilique mineure. Dans la partie supérieure, inscrit dans le mur, le chemin de croix en pierre polychromée de Jean Willame et au niveau inférieur un autre ensemble du céramiste Max Van der Linden, évoquant les Mystères du Rosaire. Il faudrait mentionner de nombreux autres lieux de culte. Pour faire bref, signalons le projet original des quatre chapelles de Bertrix (1948-1959), construites aux quatre points cardinaux. Elles ont été classées en 2017.

Gardent mémoire de bien des réalisations de cette période deux numéros de la revue L’ Art d’Eglise des moines bénédictins de Saint-André (Bruges) installés ensuite à Ottignies (Louvain-la-Neuve) : Présentation d’un effort diocésain. Namur 1945-1950 (1950/2-3) et Namur 1950-1960 (1960). Le P. Frédéric Debuyst, un ami d’A. Lanotte, en fut le directeur pendant de longues années et promut les églises de type « maison » réalisées par l’architecte Jean Cosse.

Mise en valeur du patrimoine religieux

Tout au long de sa vie active, le chanoine Lanotte a été Conservateur du Musée diocésain. En 1979, il organise avec M. Blanpain une exposition sur L’Orfèvrerie du trésor de la cathédrale de Namur, avec le soutien du Crédit Communal. Avec les Sœurs de Notre-Dame (Namur), gardiennes du Trésor d’Hugo d’Oignies, A. Lanotte veille sur ce qui est « une des sept merveilles de Belgique », mise en sécurité pendant la guerre dans les caves du Collège Saint-Louis. Ce trésor a été donné à la Fondation Roi Bauduin il y a quelques années ; celle-ci l’a confié et mis en dépôt au Musée des Arts anciens du Namurois.

L’étude et la protection du patrimoine civil

Le chanoine Lanotte devient membre effectif de la Commission des Monuments et des Sites en 1954. Il en a été le président de 1975 à 1989. En 1984, il est élu comme membre correspondant de l’Académie Royale de Belgique dans la Classe des Beaux-Arts et membre effectif en 1986. Sa leçon inaugurale Restaurer et créer. Alternative ou double urgence pour l’architecture ? (1984) est une sorte de testament anticipé. Il a été choisi comme expert et collaborateur pour l’Inventaire du patrimoine monumental de Belgique (Arrondissement de Namur, 2 vol., 1975, et Arrondissement de Marche-en-Famenne, 1979). Il participe à plusieurs groupes de travail pour la préservation et la mise en valeur du patrimoine civil dont témoignent diverses publications comme Namur. La ville ancienne et la rue des Brasseurs. Un problème d’avenir (1972) ; Bouvignes-sur-Meuse. Visages présents et avenir d’une cité médiévale (1978) ; L’arsenal de Namur. 1692/1982. De Vauban à Roger Bastin (1982). En 2001, il coordonne le livre d’hommage Roger Bastin, architecte. 1913-1986.

Le souci de transmettre…

Le chanoine Lanotte a assuré le cours d’Art Sacré au Séminaire de Namur pendant une trentaine d’années. Grâce à lui, les futurs prêtres ont pu s’initier à l’art contemporain et acquérir quelques clés de lecture. Un enseignement sans examen, sur base de diapositives et de projets en cours visant à sensibiliser et à informer. J’ai toujours admiré le talent d’A. Lanotte comme exégète des œuvres d’art. Dans un langage clair et concis, il savait « faire voir » et « faire parler » les œuvres. Parfois, il s’agissait d’aller les voir in situ. Le souci de transmettre se remarque aussi dans certaines de ses publications à l’Académie : L’art est toujours contemporain (2003), un choix de textes sélectionnés par M. Blanpain, et Couleurs, traits habités. Peintures monumentales et vitraux de Louis-Marie Londot (2005).

Comme le souligne Marthe Blanpain : « Exceptionnellement doué, le chanoine Lanotte est un être entier, exigeant envers lui-même jusqu’au perfectionnisme et envers les autres, parfois à la limite de la dureté. Ceux-ci craignent sa sévérité, mais estiment la qualité de son jugement. Il ne supporte pas la médiocrité dans la création » (p. 67). Il aimait la rencontre avec ses amis, la cordialité et les repas. Il pouvait être farceur dans les réunions familiales, toujours respectueux des opinions de chacun et généreux pour les artistes dont il achetait volontiers les œuvres. Il avait un tempérament d’archiviste, gardait sa correspondance active et passive, rédigeait des rapports précis de toutes ses visites. Il a rendu service pendant de nombreuses années en célébrant l’eucharistie de semaine et du dimanche à l’église Saint-Loup et ensuite à la paroisse Saint Jean-Baptiste, où ceux qui le connaissaient aimaient sa manière de parler et de commenter les Ecritures. Il est décédé en 2010, à plus de 96 ans, dans le cadre familier de son appartement de la rue des Croisiers, entouré d’œuvres contemporaines, de ses livres et de ses archives.

« Comme tout chrétien, André savait que Dieu ne peut se chercher hors de la justice et de l’amour pour l’autre, le frère humain…. Il rejoignait les artistes dans leur combat pour s’exprimer de manière créatrice dans leur culture contemporaine » (Homélie des funérailles)

André HAQUIN

Sources
Marthe BLANPAIN, André Lanotte, homme d’art et d’espérance 1914-2010. Namur, Les éditions namuroises, 2020. 91 p. 15 Euros.

André HAQUIN, Le chanoine André Lanotte (1914-2020), dans Revue d’histoire ecclésiastique. Louvain Journal of Church History, Vol. 106/1, janvier-mars 2011, p. 411-414.