Retour sur le colloque « Imago pietatis »

Organisé par le Groupe de contact « Documents rares et précieux » du Fonds National de la Recherche Scientifique (Belgique), le colloque international « Imago pietatis. Révolutions médiatiques et évolutions des pratiques dévotionnelles (XVIe-XXIe s.) » s’est tenu à Bruxelles, à la Bibliothèque Royale de Belgique (KBR), les 19 et 20 octobre 2023, avec le soutien des universités d’Anvers, de Bruxelles (ULB) et de Louvain-la-Neuve (UCLouvain), de l’Institut Royal du Patrimoine Artistique (IRPA-KIK) et des Centres interdiocésains pour le Patrimoine religieux de la partie flamande (CRKC) et de la partie francophone (CIPAR). Le présent colloque se situe dans le prolongement de celui de 2019 tenu au Couvent dominicain du Saulchoir (Paris), édité en 2021 sous le titre Les images religieuses en Europe.

Marie-Christine CLAES (IRPA) et Ralph DEKONINCK (UCLouvain) ont présenté les objectifs de cette rencontre : comment nommer les images « de piété » ou « de dévotion » qui apparaissent au fil des temps, quelle analyse et quelle typologie en proposer, selon quelles techniques ont-elles été réalisées (de la xylographie au numérique) et quelle méthodologie permettra de les « faire parler » ? Ralph Dekoninck a rendu hommage à Jean Pirotte, son ancien professeur de Louvain-la-Neuve, pour son ouvrage Images des vivants et des morts (1987), présenté comme Thèse d’Agrégation de l’Enseignement supérieur, dans lequel il s’est montré initiateur pour l’analyse des images et leur typologie. Il a également évoqué la figure d’Erwin Panofsky, précurseur en cette matière.

Ingrid FALQUE et Ralph DEKONINCK (UCLouvain) ont abordé la question « Qu’est-ce qu’une image de dévotion (XVe-XXIe siècles) ? Approche historique, historiographique et terminologique ». Les images de piété montrent que la raison ne peut se passer des sens et que la vie de foi, la contemplation et la piété trouvent un appui dans l’émotion. Les discours sur les images ont été rappelés, depuis celui de Grégoire le Grand jusqu’à ceux des jésuites du XVIIe siècle en passant par les réflexions de Thomas d’Aquin, Bonaventure et Pierre Canisius. Les images parlent aux simples et aux savants, comme le montrent les représentations du Saint Cœur de Jésus. Lise CONSTANT (UCLouvain) a traité des « Objets d’art et de dévotion populaire. Les images religieuses imprimées de la donation de Micheline et Noubar Boyadjian du Musée L (Leuven) ». Il s’agit d’une remarquable collection, non seulement d’estampes et d’images mais aussi d’objets de piété tels que des bijoux, des bouteilles avec des images et des boîtes à images. Pauline CARMINATI (Archives départementales de la Manche, Saint-Lô) avait pour sujet « Les images et les confréries de dévotion au XIXe s. » qui se sont répandues comme des « prédications vivantes » et spécifiques dans ces collectivités. Olivier GUYAUX (L’Atelier de l’Imagier, Bruxelles) a présenté le « Fonds Favre de plaques photographiques pour projections lumineuses des jésuites de l’ancienne province belge ». Ce fonds important témoigne de l’activité des jésuites oeuvrant au XIXe s. en Terre Sainte et de la Colonie américaine de l’ « Attente du Christ » qui s’y était établie. Ces plaques photographiques présentent familièrement les lieux et les personnes du XIXe s. et suggèrent, sans les nommer, les personnages et les événements bibliques, tels que la pêche miraculeuse. Elles ont servi à la formation des jeunes jésuites d’Egenhoven (Louvain).

Le 20 octobre, après la visite du Cabinet des estampes de la Bibliothèque Royale, les auditeurs ont entendu Evelyne VERHEGGEN (Université d’Anvers) dans sa présentation « Series of multiple devotional prints printed with a single copper plate. The production of so called ‘Keulse bladeren’ in the first half of the seventeenth century ». Cette riche production d’images de dévotion sur cuivre dans laquelle on reconnaît l’influence jésuite a représenté nombre de saints et de bienheureux. Elle s’est largement diffusée, notamment dans les monastères féminins. Marie-Christine CLAES (IRPA, Bruxelles) s’est intéressée aux « Techniques d’impression de souvenirs mortuaires, de la taille douce au numérique ». Ces images funéraires se retrouvent aujourd’hui dans des albums et des collections familiales. On y trouve des portraits reportés sur les images, principalement de personnages importants, notamment certains laïques, évêques et papes les plus médiatisés en leur temps. Les moyens utilisés témoignent de l’évolution technologique en la matière, allant du portrait à la reproduction photographique, à l’offset et finalement au numérique. Andrea CATELLANI (UCLouvain) a abordé la question contemporaine des « Images numériques de la prière ». Les réseaux sociaux, notamment Facebook, proposent quantité d’images pieuses, rarement artistiques, qui appellent les individus et les collectivités à la prière. Ce phénomène spécifique très répandu profite de la facilité de reproduction mais aussi du « bricolage », de la « manipulation » et du « montage » d’images qui interpellent le « visiteur ». Ces prières en ligne se focalisent parfois sur des personnages populaires, tels que sainte Rita et Padre Pio. Elles sont accompagnées de commentaires où celui qui invite à la prière prend directement la parole, se mettant en scène en quelque sorte, et suggère « pour qui » il faut prier et « ce qu’il faut demander ». Ce type de prière individuelle ou communautaire met en valeur le bonheur qui découlera de la prière, un bonheur « au quotidien », en particulier des bienfaits pour la santé, la réussite d’examens, la solution de soucis ou de conflits familiaux, etc. Emilie CHEDEVILLE (Université de Rouen-Normandie) a présenté les « Cachets d’Henri de Maistre édités par l’Art catholique ». L’activité de l’artiste se développe dans les années 1920, marquées par le renouveau de l’art sacré avec pour objectif le bon goût. L’intérêt se porte donc sur les chefs d’œuvre de l’art, tels ceux de Fra Angelico et de Boticelli ; on y trouve aussi des créateurs contemporains comme le Père Couturier et Maurice Denis. Les images sont notamment réalisées pour les fêtes religieuses de famille, comme une ordination, une communion solennelle, mais aussi pour la décoration de certains lieux de culte comme la chapelle jésuite du Collège Saint Louis de Gonzague (Paris).

Véronique LAURENT-REYRE (Bibliothèque du Saulchoir, Paris) présente l’œuvre d’une de ses parentes : « Le renouveau de l’art sacré dans les images, par Valentine Reyre (1899-1943) ». De nouveau, l’artiste qui a réalisé des tableaux, des gravures, des esquisses et même des vitraux, avait pour objectif de dépasser les images religieuses de « style Saint-Sulpice », marquées le sentimentalisme et la sensiblerie. Une belle modernité s’y manifeste. Aurélie STUCKENS (Maison du Patrimoine médiéval mosan, Bouvignes, Dinant). A travers « La dévotion à saint Walhère au XXe s. à la lumière d’une correspondance inédite » de pèlerins et de paroissiens (1923-1999) d’environ 165 pièces, l’auteure s’est efforcée de montrer comment la légende de saint Walhère, saint local censé avoir subi le martyre, s’est construite et développée surtout au XVIe siècle grâce à Pierre de Harroy et au XXe siècle, par le curé d’Onhaye, l’abbé R. Janus, promoteur du pèlerinage, d’images et d’objets de piété illustrant la vie de Walhère. La paroisse possède toutefois un chef reliquaire, le cénotaphe du saint et un retable polychrome de 1560 (IRPA, Bruxelles). Dominique LERCH (Université de Versailles-Saint-Quentin) a traité des « Images pieuses aujourd’hui. Deux cas : l’Alsace et le Var ». A vrai dire, l’exposé a été presqu’entièrement consacré à la région du Var, à ces 49 églises appartenant à 10 diocèses que l’orateur a visitées. Il s’agit au total d’un corpus de 409 images de piété déposées sur les présentoirs des églises concernées. L’auteur s’étonne de la variété de ces images dont certaines concernent les pèlerinages et la dévotion, tandis que de nombreuses autres ont trait à des sujets comme la solidarité dans le monde, les finances de l’Eglise de France ou des images de papes récents.

En conclusion, on peut dire que les images de piété ont survécu à la Modernité et semblent avoir l’avenir pour elles, comme par exemple les souvenirs funéraires (papier) et les nombreuses images par internet qui atteignent, semble-t-il, des publics nombreux et assez typés. On assiste donc plus à des mutations favorisées par les nouvelles technologies qu’à une disparition des images de dévotion. Il aurait sans doute été utile d’explorer des fonds comme celui du « Club des nouvelles images » (France) des années 1960 et de la production belge de ces mêmes années, marquée par le renouveau de l’art sacré en architecture, sculpture, peinture et images. De même, la collecte d’images dans les lieux de pèlerinage actuels, toujours bien fréquentés, aurait permis d’élargir encore l’horizon. Les futurs chercheurs ne manqueront pas de travail !

                                                                                                              André HAQUIN

CIPAR - Centre Interdiocésain du Patrimoine et des Arts Religieux