CIPAR

Les représentations de la Mort dans la sculpture funéraire baroque

Publié le 28/10/2021

L’approche du mois de novembre signifie l’arrivée de la fête de tous les saints, mais également de la fête des morts. Le deux novembre, seront ainsi commémorées à travers le monde les personnes défuntes. Dans la perspective patrimoniale chère au CIPAR, cette période nous invite à aborder une catégorie du patrimoine parfois oubliée, celle des monuments funéraires, une catégorie de sculpture dédiée à la commémoration des défunts depuis l’Antiquité.

mort-représentation-squeletteailé

représentation_mort_corps_décharnu

À partir des années 1650, des représentations allégoriques de la mort font leur apparition dans les programmes iconographiques des monuments funéraires des Pays-Bas méridionaux. Ces personnifications se présentent sous la forme d’un squelette parfois ailé, ou plus rarement d’un corps décharné, et peuvent porter en guise d’attribut un sablier ou une horloge. Elles sont bien souvent complétées par une série d’éléments récurrents qui font également allusion à la thématique de la mort et du temps qui s’écoule : crânes, guirlandes d’ossements, sabliers ailés, ouroboros, torches renversées ou éteintes, putti en pleurs, etc. 

Pour beaucoup, ces représentations sont macabres, voire effrayantes, et seraient plutôt à associer à la fête d’Halloween, également de circonstance en cette période automnale...

mort_représentation_squelette mort_représentation_crâne mort_représentation_crâne

Pourtant, il est intéressant de constater qu’en se penchant de plus près sur les représentations funéraires, la Mort est loin de jouer le rôle négatif que notre époque et notre perception contemporaine du décès lui attribuent. C’est ce qu’exprime une lecture attentive du monument funéraire d’Adrien de Ghysels et Barbe Lucion, sculpté par Renier Rendeux vers 1740 et dressé dans l’église Sainte-Catherine de Liège. Représentés en buste, les défunts regardent le spectateur avec calme et sérénité, malgré la présence du squelette qui se tient derrière eux. Drapé dans un linceul et brandissant un sablier, il leur signifie ainsi que leur heure est venue. Pourtant, le couple ne semble pas troublé puisque, comme l’exprime l’inscription funéraire gravée au-dessus du sarcophage de marbre rouge, In Deo spes nostra, “Notre espérance est en Dieu”. 

monument funéraire d’Adrien de Ghysels et Barbe Lucion_Liège

Cette représentation exprime ainsi une idée relative à la conception de la mort répandue à cette époque , que l’on retrouve notamment à la lecture des traités dédiés à la préparation à la mort : le trépas n’est pas à craindre, mais bien à accepter, voire même à souhaiter, car lui seul permet d’ouvrir la porte du Ciel. La mort est la seule voie d’accès pour les justes à la vie éternelle promise par le sacrifice du Christ. 

Outre le fait de véhiculer une vision apprivoisée de la mort, la sculpture funéraire lui attribue également parfois une fonction pleinement positive. C’est le cas notamment du monument commémoratif de Charles d’Hovyne, qui s’observe à l’église Notre-Dame-de-la-Chapelle à Bruxelles. Mis à part la partie inférieure, réalisée au XIXe siècle, la composition a été sculptée par Jan van Delen vers 1671. Le défunt est représenté en buste au sommet du monument, tandis que de part et d’autre de la composition se tiennent deux représentations allégoriques de ses vertus : la Prudence et le Courage. Au centre, un squelette surgit à mi-corps de derrière la tablette épigraphique, qu’il est en train de graver l’épitaphe du défunt. La Mort ne joue ainsi à nouveau pas un rôle destructeur, car en mettant un terme à la vie humaine, elle l’ancre pour l’éternité dans la mémoire et l’histoire des hommes. Cette fonction, habituellement confiée à Clio, muse de l’histoire, ou à la Renommée, est fréquemment remplie sur les monuments funéraires des XVIIe et XVIIIe siècles par une représentation de la Mort. L’exemple le plus connu est sans doute le tombeau du pape Urbain VIII, sculpté par le Bernin dans la basilique Saint-Pierre de Rome (1628-1647).

monument commémoratif de Charles d’Hovyne_Bruxelles

Ainsi, bien loin de véhiculer un message macabre, ces représentations de la Mort au sein des monuments funéraires aux XVIIe et XVIIIe siècles semblent au contraire illustrer une dimension plutôt positive. Elles esquissent ainsi une conception de la mort qui semble différente de celle d'aujourd'hui, où la mort est redoutée, et souvent un sujet tabou. Au contraire, la mort semblait alors moins dissimulée, dans une tentative de l’apprivoiser, voire de l’accepter, tout en résonnant avec la volonté esthétique théâtrale et dramatique du courant baroque.

Toutes les illustrations sont de l'auteur.

Elise Philippe

CIPAR - Centre Interdiocésain du Patrimoine et des Arts Religieux linkedin facebook pinterest youtube rss twitter instagram facebook-blank rss-blank linkedin-blank pinterest youtube twitter instagram