Comment organiser l’espace liturgique ?

Vue intérieure de l'église Saint-Ignace de Paris

Lors du colloque « Architecture et Liturgie » tenu à Paris, une réflexion s’est tenue autour des relations entre les célébrations et l’organisation des espaces liturgiques. Voici un focus sur cette question qui s’inscrit dans le sillage des réflexions sur l’aménagement des églises.

Un colloque intitulé « Architecture et Liturgie » s’est tenu à l’Institut Catholique de Paris, du 23 au 25 janvier 2019. Il invite au dialogue dans la manière de repenser les relations entre l’organisation de l’espace et les célébrations elles-mêmes.Depuis le concile Vatican II (1962-1965), de nouvelles églises ont été construites et beaucoup d’autres ont été réaménagées en fonction des accents conciliaires : rapprocher l’assemblée de l’autel pour favoriser la « communion » des participants, utiliser les langues vivantes, découvrir la richesse de la Parole de Dieu, etc. Les orientations concernant les lieux de culte ont été précisées dans la Constitution sur la liturgie Sacrosanctum Concilium (chap. 7 : L’art sacré et le matériel du culte, n° 122-130) et dans la Présentation générale du Missel romain (chap. 5 : Disposition et ornementation des églises pour la célébration de l’eucharistie, n° 288-318). A ces éléments de réflexion doit s’ajouter l’évaluation des nombreuses réalisations tentées dans bien des pays.

Souvent, les trois pôles majeurs de l’eucharistie sont situés dans le chœur de l’église : l’autel au centre, l’ambon à proximité pour la proclamation de la Parole de Dieu, et enfin, les sièges pour les ministres principaux. Mais il arrive que les chœurs donnent l’impression d’être calqués sur les plateaux de télévision, comme si les ministres étaient seuls « acteurs » de la célébration. Comme si on n’avait pas pris suffisamment en compte l’assemblée liturgique, c’est-à-dire l’Eglise locale et sa participation. Cette attention à l’assemblée n’est pas secondaire, comme le P. Congar le soulignait fortement dans son article : L’« ecclesia » ou communauté chrétienne, sujet intégral de l’action liturgique (cfr J.-P. JOSSUA et Y CONGAR, La liturgie après Vatican II. Bilans, études, prospectives, Paris, Cerf, 1966, p. 241-282, également reproduit dans le récent volume Y. CONGAR, Au cœur de la liturgie chrétienne, Paris, Cerf, 2018, p. 56-124).

De plus, dans l’organisation de l’espace, on constate souvent que l’attention des responsables s’est focalisée sur la célébration de l’eucharistie, en oubliant les autres rites, tels que le baptême et les divers sacrements, ainsi que la célébration de la louange (Liturgie des Heures). Ne faudrait-il pas penser l’aménagement de l’église en fonction de cet ensemble et surtout des célébrations majeures, comme la Vigile pascale, où les baptisés adultes reçoivent non seulement le baptême, mais la confirmation et la communion ? (cfr Rituel de l’initiation chrétienne des adultes, Paris, Desclée, 1996). Lorsqu’on dispose d’espaces importants, pourquoi ne pas y déployer cette liturgie dans les divers lieux ? De même, la liturgie de la Parole pourrait se vivre au cœur de l’assemblée chrétienne, surtout si les fidèles sont placés en vis-à-vis. La Constitution conciliaire sur la Révélation divine rappelle que l’homme « vit de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt 8 , 3) : « L’Eglise… ne cesse de prendre le pain de vie de la table qui est celle de la Parole de Dieu aussi bien que du Corps du Christ et de le présenter aux fidèles » (n° 21).

Même dans des églises de type « basilical » (fidèles situés en rangs successifs dans la nef centrale), on pourrait disposer autrement l’espace. C’est ce qu’a réalisé l’architecte Jean-Marie Duthilleul pour les jésuites de Paris, à l’église Saint-Ignace (néo-gothique). Les fidèles sont désormais situés devant les piliers de la nef centrale et se font face en une sorte de figure quasi ovale. L’autel a quitté sa place pour se situer au centre de la nef.

Selon les lieux, le baptistère, s’il est mobile, pourrait prendre place dans l’alignement du lieu de la Parole et de l’autel situé dans le chœur, par exemple lors de la Vigile pascale. On devine que la théologie de l’espace, de l’Eglise, et de ses rites spécifiques doit être prise en compte pour un authentique aménagement. Car les rites sont plus que de simples rites. Ils sont des signes, d’où l’importance des textes bibliques qui en donnent l’interprétation. L’autel est plus qu’une table, il est le symbole du Christ ; la procession est plus qu’une simple marche, elle symbolise l’existence humaine et l’avancée du peuple de l’Alliance, aspirant à la Terre Promise. On n’oubliera pas que l’acteur principal de toute célébration chrétienne est le Christ : « … il est toujours présent surtout dans les actions liturgiques. Il est présent, par sa puissance, dans les sacrements, si bien que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise. Il est là présent dans sa Parole, puisque lui-même parle pendant que sont lues dans l’Eglise les saintes Ecritures… » (S.C. 7).

Le colloque de Paris a voulu élaborer une « théologie de l’espace liturgique », car l’espace « initie » ou forme à la vie chrétienne. L’espace, et surtout l’espace « habité », lors des célébrations, acquiert ainsi une dimension « sacramentelle ». Il donne à voir et à « expérimenter » le mystère chrétien. Par tout ce qu’il est (architecture, lumière et couleurs) et par tout ce qu’il rend possible (musique et chants, paroles et gestes, expérience spirituelle des participants), il nous convoque à la rencontre avec Dieu et offre à chacun l’hospitalité.

André Haquin

Arrêt sur image: 

L’espace liturgique de l’église Saint-Ignace de Paris rénové par Jean-Marie Duthilleul. Les fidèles entourent l’espace centré sur l’autel et cantonné de l’ambon et des sièges de la présidence qui se font face.

Vue intérieure de l'église Saint-Ignace de Paris