Quand l’Architecture et la Liturgie dialoguent…

Messe gravure 1760

Il y a plusieurs manières de construire ou de transformer un lieu de culte. Soit la paroisse passe commande à un architecte en lui précisant un projet et celui-ci est prié de l’exécuter. Soit l’architecte propose un type d’église « clé sur porte » et ses propositions sont corrigées ou complétées. Dans ces deux cas, on ne peut parler vraiment de dialogue… le Père Gilles Drouin nous livre son analyse dans sa publication, à découvrir.

Construire ou transformer une église, c’est se mettre à table dès le début du projet, avec les divers protagonistes : membres de la Fabrique d’église, clergé et paroissiens, organiste, architecte, avec peut-être d’autres « artistes », par exemple un responsable du mobilier, un verrier, etc.

Paris Eglise Saint-Sulpice ChoeurLe Père Gilles Drouin, directeur de l’Institut supérieur de liturgie de Paris, a abordé ce sujet dans sa récente thèse de doctorat en théologie, aujourd’hui publiée sous le titre Architecture et liturgie au XVIIIe siècle. Offrir avec et pour le peuple (Cerf, 2019, 405 p.). C’est une étude historique qui analyse divers aménagements d’églises à Paris au XVIIIe siècle, dans le prolongement du concile de Trente et de sa réforme liturgique. Il s’agit principalement de la cathédrale Notre-Dame et de l’église Saint-Sulpice.

Gilles Drouin fait dialoguer l’architecture avec la liturgie et même la pastorale et la doctrine. Peut-on dire que les fidèles sont associés à l’offrande de l’eucharistie (« Offrir avec… ») ou faut-il affirmer que le prêtre en tant que pasteur de la communauté célèbre et offre, lui seul, « Pour le peuple » ? Personne ne maîtrisait vraiment cette question. C’est ce qui explique les aménagements différents, sinon opposés, des églises parisiennes de ce temps.

Le réaménagement de Notre-Dame de Paris (1699) a suscité beaucoup de débats. Ne fallait-il pas déplacer l’autel majeur du fond de l’abside (bien loin des fidèles) et le situer au transept, comme aujourd’hui ? Cette réorganisation de l’église « à la romaine », c’est-à-dire par rapprochement de l’autel et de la nef des fidèles, a été refusé par les chanoines, soutenus par le liturgiste J.-B. Thiers, au nom d’une fidélité stricte à l’architecture de l’Antiquité chrétienne, estimée l’âge d’or de la liturgie. C’est donc le réflexe « traditionaliste » (mais ce mot est trop XXe siècle !) qui l’a emporté, au détriment de l’intérêt pastoral.

Le cas de l’agrandissement de l’église Saint-Sulpice, église paroissiale et aussi église du séminaire Saint-Sulpice, dont le plan était semblable à celui de Notre-Dame, est particulièrement intéressant. Pourquoi ? En raison de la réflexion théologique et pastorale de J.-J. Olier, théologien sulpicien dans la mouvance de l’Ecole française de spiritualité, fondée par le cardinal de Bérulle. Olier, formateur des futurs prêtres, avait le souci de développer une théologie catholique de l’eucharistie et du sacerdoce, prenant ses distances par rapport aux thèses de la Réforme, mais sans verser dans un anti-protestantisme primaire. Il était également soucieux de favoriser chez les chrétiens une véritable expérience spirituelle de l’eucharistie et d’encourager la communion fréquente, attaquée par les Jansénistes. Il a donc accepté les propositions architecturales « à la romaine », en rapprochant l’autel (célébrant) de la nef (fidèles). Ainsi, les fidèles pourraient « voir » l’autel, à défaut d’« entendre » les paroles liturgiques dans leur propre langue. L’architecture, peut-on dire, est venue au secours de la pastorale et de la théologie. Ou la théologie a poussé à choisir une réalisation innovante pour honorer une meilleure participation des laïcs à la célébration. Une même recherche a suscité le dialogue « architecture et liturgie ».

Messe gravure 1760Que retenir de ce dialogue fécond ? D’abord que l’architecture n’est pas seulement une manière de résoudre des problèmes pratiques d’utilisation de l’espace, mais qu’elle est de nature « sacramentelle ». Elle est porteuse d’une certaine conception de l’eucharistie, du rapport prêtre-fidèles, etc. Comme les autres arts, l’architecture est un « lieu théologique » qui donne à penser. Par elle, l’Eglise « se donne à voir » pour ce qu’elle est.

Au XVIIIe siècle, personne ne maîtrisait vraiment ces questions théologiques. On peut parler pour Saint-Sulpice d’une intuition féconde qui sera confirmée plus tard. Il faudra attendre Vatican II pour que le rapport prêtre-fidèles soit clarifié : le « sacerdoce ministériel » et le « sacerdoce baptismal » de tous les fidèles sont « ordonnés l’un à l’autre », bien qu’il y ait entre eux une « différence essentielle et non seulement de degré » (Lumen Gentium, 10). Comme l’écrira Y. Congar, c’est l’Eglise tout entière qui est le « sujet intégral de l’action liturgique ». Désormais, le chemin est ouvert à une véritable « participation active » de tous les baptisés, qui ne peuvent être des « spectateurs étrangers et muets » (Sacr. Conc., 48). De plus, Vatican II élargit la perspective : l’Eglise ne dispose pas d’un seul ministère, le prêtre étant « face » aux baptisés. D’autres ministères vont surgir ainsi que de nombreux services, car dans l’Eglise « Tous sont responsables ». Un idéal à poursuivre… !

André Haquin