Exposition au Trésor de Liège - L'oeil des plis

Un pli peint dans un tableau donne d’emblée envie de s’approcher. Il réveille l’attention et attire. Il invite à scruter, donnant à croire qu’il y a quelque chose de plus à voir. Le pli change la vision en regard.
En effet, il y a un œil des plis. Ceux-ci proposent une manière particulière de regarder le monde. Ils placent le spectateur dans un registre différent : celui où l’on découvre qu’il y a un dedans au-devant, que la surface est profondeur, et le réel, mystérieux. Invitant à la remise en cause de notre manière superficielle de voir les choses, ce regard est essentiel à la visite d’un musée.
Contrairement au toucher, le regard est le sens de la distance ; regarder, c’est accepter que les choses restent lointaines, et même reculent, creusant ainsi notre désir. Celui-ci fracture notre suffisance, nous détachant de nous-mêmes. Ce décentrement, cette « exorbitance » pourrait-on dire, est une libération, car ce que l’âme y trouve, c’est une joie profonde.
Les plis nous apprennent aussi le frissonnement des choses et leur impermanence. Ils enseignent que les choses se font et se défont, s’éclairent et se cachent. Leur mode d’être est l’imprévisibilité et la fulgurance, engendrant des plis toujours uniques, toujours nouveaux et impossibles à reproduire. Dans les plis, on est en attente ; ce qui se produit est un don. Cette grâce est à saisir dans l’instant.
La souplesse des plis rend possible le mouvement (pas de mouvement sur un tissu tendu), mais ce mouvement n’est pas autonome : il est induit. Il y a dans les plis la possibilité d’être impressionnés ; ils sont, comme l’âme, sensibles. Regarder dans les plis, c’est s’autoriser à être affecté, consentir à se laisser remuer.
Le monde des plis est labyrinthique mais jamais chaotique. Très complexe (complexe vient d’ailleurs du latin plectere, plier) au point d’être impossible à inventer – rendant le recours au réel indispensable –, en lui tout se tient, tout est relié. On glisse en douceur de l’ombre à la lumière, du dedans au dehors sans césure, mais dans un continuum. À l’opposé de l’éclatement de notre monde, le monde des plis est un monde cohérent. En lui, les choses unifiées et harmonieusement agencées, comme dans le cosmos grec, se répondent, résonnent, correspondent.
Cette unité dynamique et immanente des différences, structurellement féminine par essence, est lieu de gestation, de manifestation, tel un langage. L’œil des plis nous ouvre sur la cohérence des choses et le dévoilement d’un sens. Il tourne le dos à l’insignifiance et l’absurde. Il a quelque chose à nous dire.
Pour Caroline Chariot-Dayez, les plis sont mystiques. Leur profondeur est transcendance. Dans leurs ombres translucides, leurs lumières irréelles et leurs jointures incandescentes, les plis visibles se font poreux à l’invisible. Ils ne font pas voir l’invisible, ce qui serait contradictoire, mais manifestent qu’il y a de l’invisible.
Le fond blanc, sur lequel elle les peint invariablement, est l’image de l’invisible lumière sur laquelle tout est prélevé et où tout retourne. Celle-ci ne reste pas en bordure mais diffracte les formes, les ouvrant sur elle.
Parce que « La beauté est ce qu’on ne peut vouloir changer » (Simone Weil), le réalisme est, pour Caroline Chariot-Dayez, fascinée par la beauté des plis, exercice de fidélité et louange. Pourtant, les plis qu’elle peint sans relâche, ne projettent pas d’ombre et, en réalité, ne sont rien d’existant. Ils sont parfaits pour exprimer l’ineffable de la foi de façon figurative et incarnée, mais aniconique, ou pour figurer le ravissement que l’artiste expérimente quand elle peint, vidée d’elle-même dans l’attention extrême que ce travail exige, et dont Simone Weil écrit : « L’attention absolument sans mélange est prière »
Quand ? Du 22 avril au 13 septembre 2026.
Où ? Salle de l’Écolâtre du Trésor de Liège (2e étage) ; entrée par le cloître de la cathédrale de Liège, 6, rue Bonne Fortune - B-4000 Liège.
Trésor de Liège