« L’art funéraire : comprendre, conserver, transmettre » Mémoire de pierre. Pierre de mémoire (Namur, le 10 octobre 2025)
La 7e journée de formation organisée par le CIPAR (Centre interdiocésain du Patrimoine et des Arts religieux, Belgique) a rassemblé des responsables diocésains, des membres de Fabriques d’église, des historiens d’art et des architectes. Parmi les orateurs, on a pu entendre de jeunes historiens, notamment membres du CIPAR, et des fonctionnaires de la Région Wallonne en charge des églises et des cimetières. L’importance du sujet retenu pour cette rencontre ne peut échapper à personne : les pratiques funéraires ne sont-elles pas un fait majeur depuis l’existence des premiers êtres humains ?
L’abbé Philippe VERMEERSCH (Tournai) a proposé une Approche liturgique de la mort. Si les funérailles chrétiennes rendent hommage au défunt, elles ont d’abord comme but de l’accompagner dans son « grand passage » de la mort à la vie (Rm 6). L’eucharistie des funérailles est le « mémorial » par excellence du Mystère pascal rendu présent, signe d’espérance en la Résurrection. L’Eglise honore le corps et la personne du défunt créé par Dieu et avec lui le réseau de relations nouées au cours de sa vie. L’Eglise est le Corps du Christ, la communion des vivants et des défunts dont fait partie celui qui nous a quittés. Le jugement final est à comprendre non comme un tribunal mais comme une rencontre du défunt avec son Seigneur : « Avec la mort, le choix de vie fait par l’homme devient définitif » (Benoît XVI). La justice et la miséricorde de Dieu s’y conjuguent d’une manière pour nous mystérieuse. Le chant litanique A ce monde que tu fais (D. Rimaud-J. Berthier) exprime bien cette espérance : « A nos corps où tu as mis le désir de voir ta face, Donne un cœur de chair, donne un cœur nouveau, etc. ».
Elise PHILIPPE (doctorante en histoire de l’art) analyse Les monuments funéraires (16e-18e s.). au cœur de réseaux d’images, de prières et de mémoire. Jusqu’à la Révolution Française, les églises rassemblent les vivants et les défunts inhumés dans le lieu de culte ou autour de l‘église. Les chrétiens affectionnent particulièrement de se trouver ad sanctos, c’est-à-dire à proximité d’une tombe de saint, puissant protecteur. Les simples chrétiens étaient inhumés anonymement. A la fin du Moyen Âge, les dalles funéraires au sol se multiplient ainsi que les monuments funéraires avec leurs épitaphes : Cy gist… En mémoire de… Priez Dieu pour son âme… etc. Les attributs permettent de connaître le statut du défunt : la mitre est le signe de l’évêque, l’armure, du chevalier, le calice, du prêtre, etc. Les fratries apparaissent sur les monuments et la proximité de plusieurs personnages est le signe de liens particulièrement forts. Quant au réseau immatériel, il s’agit des prières des vivants pour les morts, des messes commémoratives célébrées pour le repos de leur âme, etc. Certaines prières, virtuelles ou implicites, peuvent être devinées sur le monument lui-même : gisants regardant en direction de l’autel ou vers la statue d’un intercesseur, couples en présence du Christ accompagnés par des protecteurs, etc. Des demandes de prières explicites se trouvent dans les épitaphes à l’adresse de ceux qui s’approchent. Les « messes fondées » pour les défunts, parfois très nombreuses, font l’objet de donations et de dispositions testamentaires, comme celles de distribuer des pains aux pauvres, etc. L’image de la société apparaît avec ses classes sociales et ses privilèges. Ainsi, les monuments funéraires délivrent un triple message, artistique, social et religieux.
Léna BROGNON (doctorante en histoire de l’art) esquisse l’évolution de la période autrichienne (Joseph II) et française (Napoléon) : Déplacement des cimetières en dehors des villes (18e-19e s.) : quelles conséquences pour le patrimoine funéraire ? La saturation des cimetières et la question de l’hygiène qui préoccupe les vivants amène les autorités à interdire l’inhumation dans l’ église et autour. On crée au 18e et au 19e siècles de grands cimetières, comme celui du Père-Lachaise à Paris, comme aussi dans les principales villes belges : Bruxelles, Charleroi, Liège, Mons, Tournai, etc. Les communes prennent désormais la responsabilité de ces vastes cimetières qui deviennent en quelque sorte des « musées de plein air », étant donné la création de nombreux monuments funéraires et du déplacement d’œuvres venant des anciens cimetières. C’est aussi l’époque où l’on peut acheter une concession dont on devient en quelque sorte le propriétaire.
Francis TOURNEUR (notamment Université de Liège) a traité des Réalisations marbrières : matériaux, typologies et pathologies. La Belgique est riche en calcaire et en marbres de toute sorte : marbres noirs, jaspés, rouges, roses et gris. Le marbre rouge de Rance a été largement utilisé lors de la construction du Château de Versailles. Par ailleurs, le pays a depuis longtemps importé des roches cristallines comme le marbre blanc de Carrare et l’albâtre. Les typologies funéraires pour les marbres sont variées : dalles gravées et mausolée familial, pierres tombales, grandes tombes à la mode de Bourgogne avec gisants, cénotaphes, etc. On consultera la douzaine de volumes de Hadrien KOCKEROLS, Monuments funéraires en pays mosan (800-1800). On trouve sur ces monuments de nombreuses épitaphes et une épigraphie d’une grande variété. Pour les pathologies des marbres, il peut s’agir de cassures, de délitage, d’agrafes ou de crochets provoquant de graves dégâts. L’humidité entraîne le ternissement général et la disparition des couleurs.
En deux exposés, Xavier DEFLORENNE (historien, médiéviste, responsable de la gestion du patrimoine funéraire et de l’avenir des églises) a traité de l’Inhumation dans les églises paroissiales, Responsabilité et pierres d’achoppement. Responsabilités fabriciennes dans nos cimetières. Obligations oubliées. L’orateur attire l’attention sur le binôme église-cimetière. Le patrimoine funéraire à l’intérieur des églises témoigne de la présence de restes humains sous le sol des édifices. Le cimetière paroissial, devenu aujourd’hui communal, implique des obligations de droit communal pour les fabriques d’églises, ainsi que des contraintes légales, patrimoniales et morales, selon lesquelles il faut préserver la sépulture des « bienfaiteurs », des « hommes d’église » qui ont servi dans ce lieu et des « communautés religieuses ». On parle à leur sujet de « Sépultures d’importance historique locales » (SIHL). La législation belge de 2009 demande qu’il y ait un ossuaire par cimetière qui permette de retrouver de la place pour les inhumations.
Sébastien MAINIL (AWAP, Namur) et Julie DESARNAUD (IRPA, Bruxelles) ont donné des Conseils pratiques pour l’entretien du patrimoine funéraire et signalé que des formations sont proposées à l’Abbaye de La Paix-Dieu (Liège) et au Centre de la Pierre de Soignies. Il faut proscrire absolument l’eau de Javel, les décapants chimiques, le karcher et la pression de vapeur saturée. Les huiles essentielles peuvent être utiles et surtout il faut prévoir un entretien régulier des monuments funéraires. Laure-Anne FINOULST (docteure en histoire de l’art, Bruxelles) a évoqué l’existence en Belgique de 150 sarcophages du haut Moyen-Âge (6e-8e s.) situés dans des églises et chapelles de Wallonie, notamment celui de sainte Chrodoara (8e s.) à la collégiale d’Amay, ceux de l’abbaye de Stavelot et de Fosses-la-Ville, etc. La rencontre s’est achevée par plusieurs témoignages concernant la gestion des cimetières et la restauration de monuments funéraires. Mathieu BERTRAND (Directeur de la Maison de la Mémoire, Beauvechain) a évoqué la gestion communale exemplaire du patrimoine funéraire de la commune qui compte 9 cimetières ainsi que l’embauche d’un spécialiste de la gestion des cimetières. René-Michel de LOOZ-CORSWAREM (Président de Fabrique) a évoqué le sauvetage et la restauration à Merbes-le-Château, d’un « Taulet », importante pierre commémorative de Jean Janet (1443), potier et bourgeois, représenté avec son épouse, ses trois enfants et des chérubins, tous entourant la Vierge à l’enfant, au centre de l’œuvre. Ce taulet a été réinstallé sur un pilier de pierre, dans la chapelle qui lui était dédiée, Ce travail et sa réinstallation impliquant de nombreux acteurs s’est étalé sur onze années. Enfin, Maura MORIAUX (Cercle historique de Somme-Leuze) a présenté la mise en valeur du riche patrimoine funéraire de l’église Saint-Hubert de Baillonville, grâce à la mobilisation locale. Ces dalles funéraires, notamment de la famille de Waha, avaient été recouvertes par un podium dans les années 1970.
L’abbé Jean-Pierre LORETTE (Tournai, Administrateur du CIPAR) a conclu la journée de formation en soulignant que la sauvegarde tant du petit patrimoine que du patrimoine de grande valeur nous concerne tous. Il y va de la dignité de tout être humain qui nous a précédés. Aujourd’hui, les pratiques funéraires sont en pleine évolution et la crémation progresse à grands pas. Ne pourrait-on penser à dédier l’une ou l’autre église désaffectée à l’accueil d’un colombarium dans un lieu aménagé et à l’abri des intempéries ? Quant à l’inhumation biodégradable, on ne voit guère la possibilité d’un mémorial. La 7e Journée du CIPAR fera, elle aussi, l’objet d’un livret disponible dans quelques mois.
Voici la Définition du patrimoine funéraire selon la Charte de Montréal 2000 : « Le patrimoine funéraire comprend la réalité unifiée et complexe intégrant les sites, les installations visibles et invisibles, les expressions de mentalités et de ritualisation face à la mort, à la perte et au deuil, ainsi que les sources permettant d’éclairer toutes ces notions ».
André Haquin