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Le vestiaire oublié de la Vierge

Publié le 05/02/2026

Dans la cathédrale Saint-Aubain, l’autel du transept sud abrite une statue de l’Immaculée Conception. À une époque, il était d’usage d’habiller la statue selon les différentes périodes de l’année liturgique. Cette pratique est peu à peu tombée dans l’oubli et ce n’est que récemment que ces vêtements ont été retrouvés.

Dans le cadre de mon stage au Musée diocésain de Namur, j’ai eu l’opportunité d’explorer cette tradition en travaillant sur l’inventaire et la conservation de ces vêtements. Cette mission m’a permis non seulement de manipuler ces vêtements mais aussi de mieux comprendre leur usage et leur histoire à travers une interview menée auprès d’une sœur ayant aidé à l’habillement de la statue de l’Immaculée Conception, sœur Renée.

Cet article propose un double regard : celui d’un témoignage vivant sur les pratiques autour de la Vierge habillée, et celui d’une immersion concrète dans les coulisses de la préservation de ce patrimoine religieux.

Vêtir la Vierge : entre liturgie et symboles

La statue de l’Immaculée Conception dans l’autel du transept sud de la cathédrale Saint-Aubain de Namur. CC-BY KIK-IRPA, Bruxelles, X134360.

Durant de nombreuses années, la statue de la Vierge exposée à la cathédrale était habillée à l’occasion de fêtes liturgiques et mariales. Cette tradition était orchestrée par les sœurs de Sainte-Marie, notamment sous la direction de sœur Agnès. Le rituel était bien établi : à l’approche des fêtes, le sacristain descendait la statue de sa niche afin que les sœurs procèdent à l’habillage en suivant un protocole précis. Les vêtements étaient d’abord récupérés à la sacristie, puis la statue était déshabillée avant d’être revêtue de nouveaux habits adaptés à la fête du moment.

En effet, les vêtements suivaient une logique stricte : leurs couleurs n’étaient pas choisis au hasard. Comme pour les prêtres, les tenues répondaient aux codes du calendrier liturgique, renforçant la dimension sacrée de la célébration. Ainsi, les robes pouvaient varier du blanc au bleu, en passant par le jaune, le violet ou le rouge. Les robes étaient également garnies de perles, de paillettes et d’ornements brodés au fil d’or ou d’argent. La richesse des matériaux pourrait s’expliquer tout d’abord par un souci d’esthétisme mais aussi par un profond respect envers la figure de Marie, honorée comme protectrice de la ville.

Mais, au-delà de l’esthétique et de la liturgie, l’habillage de la statue portait une charge symbolique pour les sœurs. Comme l’a souligné sœur Renée lors de notre entretien, il s’agissait d’une initiation à la liturgie. Pour les sœurs de Sainte-Marie, cette action était une manière de manifester concrètement leur attachement à Marie, patronne de leur congrégation, et de vivre pleinement la fête. L’acte d’habiller la Vierge prenait ainsi une dimension rituelle, profondément spirituelle et collective.

Extrait du livre de comptes de l’atelier de couture des Sœurs de Sainte-Marie, mentionnant la confection de robes pour des statues de la Vierge, commandées par des privés. © L. Constant – Musée diocésain de Namur.
Matériel de couture et de broderie conservé aux Archives des Sœurs de Sainte-Marie. © L. Constant – Musée diocésain de Namur.

L’histoire de ces vêtements nous ramène également aux origines sociales de leur confection. Au début du XIXe siècle, la ville de Namur était marquée par une inégalité sociale. Dom Minsart, curé de la paroisse de Saint-Loup, aidé par deux femmes, Joséphine Sana et Elisabeth Berger, fonde un atelier de couture afin d’offrir une issue aux jeunes filles désœuvrées du quartier. Cet atelier permettait  non seulement d'occuper les jeunes filles, mais aussi de leur transmettre une éducation à travers l’apprentissage de la broderie. Rapidement, l’atelier évolua et devint également un lieu d’enseignement des lettres. On y confectionnait majoritairement des vêtements liturgiques, mais également des objets profanes, comme l’attestent les registres de commandes datant de 1841.

Aujourd’hui, cette pratique d’habillage, bien que toujours présente, diminue progressivement. Le concile Vatican II a contribué à modifier certaines traditions dans la liturgie catholique. De plus, en ce qui concerne la Vierge de Saint-Aubain, un acte de vol survenu dans les années 2000 a marqué un tournant définitif car depuis lors, la statue a été placée sous vitrine et n’a plus été descendue ni habillée. Ce changement marque une rupture entre une pratique vivante et une nouvelle logique de conservation patrimoniale.

Le travail de conservation : immersion dans les coulisses

 

  • Armoire conservant les vêtements de la Vierge de Saint-Aubain, classés par couleurs. © H. Cambier – Musée diocésain de Namur.
  • Conditionnement des vêtements après inventaire. © H. Cambier – Musée diocésain de Namur.
  • Ensemble doré composé d’une robe pour la Vierge, d’une robe pour l’Enfant, d’un fanion et d’un manteau assortis. © C. Duvivier – Musée diocésain de Namur.
Manteau de l’ensemble bleu fleuri. © C. Duvivier – Musée diocésain de Namur.

Si aujourd’hui les vêtements de la statue de Notre-Dame du Rempart ne sont plus changés pour chaque fête, les vêtements qui lui étaient destinés sont toujours conservés avec soin. Lors de mon stage, j’ai eu la chance de participer à une mission essentielle : le rangement, l’inventaire et le conditionnement de ces pièces textiles. Ce travail m’a permis de découvrir la richesse de ce petit patrimoine, souvent méconnu.

Ma première tâche a été de sortir chaque vêtement afin de pouvoir donner un coup de propre à l’armoire, étape essentielle à la bonne conservation de textile. Il s’agissait ensuite de replier correctement les vêtements afin de ne pas créer de faux plis, de trouver une organisation logique, de vérifier l’état des pièces et de les regrouper si possible par ensemble (robe et manteau de la Vierge, robe de Jésus ainsi qu’un fanion). Ce travail a nécessité une grande attention car, avec le temps, les tissus sont devenus fragiles. J’ai ensuite réalisé un inventaire précis en écrivant les caractéristiques de chaque vêtement : sa couleur, ses matières (velours, satin, broderie au fil d’or ou d’argent) ainsi que leur état de conservation.

Une autre étape essentielle a été le conditionnement. Pour être bien conservés, les vêtements doivent être stockés dans des conditions adaptées : à l’abri de la lumière, de l’humidité et des manipulations répétées. Nous avons utilisé du papier de soie neutre entre chaque vêtement, ainsi que du tissus blanc placés sur le fond et sur le dessus de chaque tiroir.

Ce travail, bien que discret, est fondamental pour assurer la pérennité de ces vêtements qui, bien qu’ils ne soient plus utilisés, conservent une valeur patrimoniale et affective immense.

Ce travail permet également de comprendre les enjeux plus larges de la conservation de textile. Préserver un vêtement liturgique, ce n’est pas seulement empêcher sa dégradation physique, c’est aussi maintenir le lien avec une pratique passée, une communauté.  Il s’agit de ne pas oublier leur histoire, car ces habits restent des témoins silencieux d’une pratique révolue.

Conclusion

Le vestiaire de la Vierge de l’Immaculée Conception de la cathédrale Saint-Aubain, longtemps oublié, s’est révélé être bien plus qu’un simple ensemble de vêtements liturgiques. Derrière chaque étoffe, chaque broderie, se cachent des gestes de foi, des traditions collectives, mais aussi des histoires humaines, sociales et spirituelles. Grâce à mon stage et à l’interview de sœur Renée, j’ai pu entrevoir la richesse de ce patrimoine discret, porteur d’un héritage à la fois religieux et culturel.

Bien que la tenue de la statue ne soit plus régulièrement changée, ces vêtements conservent encore aujourd'hui une forte valeur symbolique. Ce travail d’inventaire et de conservation m’a permis de participer à leur préservation matérielle et de redonner vie à une mémoire longtemps mise de côté. En rendant visible ce vestiaire oublié, on prolonge le souvenir d’une pratique qui continue de faire résonner une forme de dévotion, de savoir-faire et de transmission au sein de la communauté.

Camille Duvivier (stagiaire au Musée diocésain de Namur)

POUR EN SAVOIR PLUS…

®    Écoutez le témoignage de Sœur Renée, archiviste des Sœurs de Sainte-Marie à Namur : www.youtube.com/@musée_diocésain

®    Visitez l’exposition « Ave Marie. Images du culte de la Vierge » à l’église Saint-Loup à Namur, du 17 janvier au 29 mars 2026 (accessible gratuitement le samedi de 11h à 17h, et les mercredi, jeudi, vendredi et dimanche, de 14h à 17h) : quelques robes du vestiaire de la Vierge de Saint-Aubain y sont exposées.

 

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