Le peintre El Greco (1541-1604) : derniers jours d’exposition au Grand Palais à Paris

El_Greco_Les apôtres Pierre et Paul

Près de 75 toiles du peintre crétois El Greco (« le Grec »), de son nom Doménikos Theotokopoulos, sont exposées à Paris. Elles forment la première rétrospective en France du célèbre peintre, un des plus talentueux de son siècle et des plus novateurs. Né à Héraklion en 1541 dans un pays occupé par Venise, le jeune peintre d’icônes de tradition byzantine est ouvert à la peinture vénitienne où la couleur prend le pas sur le trait. Il va s’expatrier dans diverses capitales culturelles, d’abord à Venise, puis à Rome et enfin à Tolède.

De 1567 à 1570 à Venise

El_Greco_Les apôtres Pierre et PaulIl y découvre les maîtres de ce temps, en particulier Titien, Tintoret et Jacopo Bassano. Grâce à eux, il apprend le langage de la couleur, délaissant celui de l’icône. De cette époque date l’Adoration des Mages où l’art byzantin n’est pas tout à fait oublié. Mais Greco n’est pas du sérail et connaît à peine l’italien. Comment pourrait-il se frayer un chemin dans une ville qui regorge d’artistes reconnus ? Il décide de se rendre à Rome, haut-lieu de la peinture, notamment religieuse, après que le Concile de Trente, en conflit avec l’iconoclasme calviniste, ait suscité et promu un nouvel art.

De 1570 à 1576 à Rome

Le court séjour à Rome lui sera très profitable. Il réside au Palais Farnèse, chez le neveu du Pape Paul III, le cardinal Alexandre Farnèse. C’est là qu’il fréquente les milieux artistiques et humanistes de la capitale, découvre l’art de la fresque et adhère à la fois aux orientations restauratrices de l’Eglise romaine et aux convictions des cercles humanistes. Comme les grandes commandes lui échappent, il se consacre à des tableaux de dévotion et de cabinet et à des portraits. « Penser grand, peindre petit ! » : telle était sans doute sa règle de conduite.

Il admire le sculpteur Michel-Ange pour la monumentalité et la puissance de son œuvre, mais ne se prive pas de le critiquer. De cette époque datent ses premières peintures de la Pietà et, un peu plus tard, la Mise au tombeau du Christ. Dans cette œuvre des années 1580-1590, l’influence de Michel-Ange est évidente : la composition sculpturale de la Basilique Saint-Pierre le conduit à une mise en page d’un grand lyrisme que rehausse la force des coloris, notamment le corps du Christ de couleur grise qui se déploie de gauche à droite, le bleu profond du manteau de sa Mère et le vert du manteau de Joseph d’Arimathie.

De 1577 à 1614 à Tolède

En 1576, il déserte Rome où sa carrière ne peut se développer comme il l’entend ; après un passage à Venise, puis à Sienne, Florence et Parme, il embarque pour l’Espagne, d’abord à Madrid puis à Tolède, la capitale, où son génie va pouvoir se déployer et être pleinement reconnu. Il sait que Philippe II aime la peinture du Titien et qu’il est décidé à faire travailler des peintres pour décorer le nouveau Monastère de l’Escorial. Un début de collaboration avec le roi sera interrompu après la réalisation d’un saint Maurice dont le roi déplore que l’œuvre manque de piété.

Qu’à cela ne tienne, les ordres religieux et les grandes églises vont passer commande pour des peintures monumentales, ou d’autres pour des chapelles et des oratoires. Les œuvres se succèdent pour le plus grand bonheur des commanditaires : le Partage de la tunique du Christ, pour la cathédrale, le saint Martin et le mendiant, le Christ chassant les vendeurs du Temple, le Retable de l’église de Santo Dominiguo el Antico. Sans compter la Sainte-Famille, l’admirable Assomption de la Vierge, l’Adoration des mages, etc. Greco est aussi architecte et sculpteur. De ses architectures éphémères, il ne reste guère que le Tabernacle de l’Hôpital de Taversa avec un Christ ressuscité de petite taille, debout et entièrement nu.

Entre inventions et variations

Dans l’œuvre abondante du Greco à Tolède, on ne peut parler de copies, ni de « séries », mais plutôt de variations : les Christ en croix sur fonds sombres ou blancs, les divers Christ chassant les vendeurs du Temple, les Annonciations, les Marie-Madeleine… autant d’œuvres où se croisent créativité et emprunts. Autant d’œuvres où se forge sa logique propre, où l’imagination se montre féconde. Le peintre s’est constitué un atelier de collaborateurs qui travaillent sous sa direction, le maître se réservant certaines parties. Ces multiples variations interrogent et suscitent la recherche. Il fallait aussi répondre aux nombreuses demandes et ne pas laisser passer des opportunités financières, non négligeables après les années de vaches maigres.

Les grands portraits méritent également attention. Qu’on pense aux peintures de princes, de grands bourgeois, de religieux et en particulier du Cardinal Nino de Guevara, où se conjuguent dans une pourpre omniprésente le naturalisme et le portait politique. Qu’on pense aussi à la suite particulièrement attachante des douze apôtres, dont plusieurs d’entre eux sont à Paris.

Grâce au Greco, la Renaissance s’est prolongée jusqu’en 1614. Toutefois, les deux siècles suivants furent pour lui un long purgatoire. Le baroque et le néo-classique prendront toute la place. Il faudra attendre le XIXe siècle pour que les impressionnistes, les critiques d’art et les marchands le sortent de son long sommeil.

El Greco_Assomption de la Vierge

Une postérité inattendue

On peut s’étonner de l’intérêt des modernes pour le Crétois devenu espagnol d’adoption. Picasso l’admirait ; il est peut-être son héritier dans les Demoiselles d’AvIgnon.
Cézanne s’est souvenu de lui dans ses Baigneuses et dans sa suite de la Montagne Sainte-Victoire, de même que Manet et ses Cathédrales de Rouen. La postérité du Greco concerne les peintres français, allemands et américains de l’époque moderne. Le côté « sauvage » ou « rebelle » du maître et sa liberté d’expression les a séduits. A juste titre !

Informations pratiques : 
Cette exposition est organisée par la Rmn – Grand Palais, le musée du Louvre et l’Art Institute de Chicago.
Dates : jusqu’au 10 février 2020. Lundi, jeudi, dimanche : 10h – 20h / Mercredi, vendredi et samedi : 10h – 22h. Fermeture hebdomadaire le mardi
Lieu : Grand Palais, Galerie sud-est ; 3, avenue du Général Eisenhower 75008 Paris
Tarif : Plein tarif 13€ ; tarif réduit 9€ ; tarif Tribu (4 personnes dont 2 jeunes de 16 à 25 ans) : 35€
Contact : 01 44 13 17 17
Site internet du grand palaishttps://www.grandpalais.fr/fr

 

André Haquin