Restauration d’une œuvre majeure «Le rachat des captifs par les trinitaires »

Le rachat des captifs

La restauratrice Inge Noppe a été chargée de la restauration d’une peinture à l’huile sur toile conservée à la collégiale Notre-Dame de Dinant. Selon la fiche de l’I.R.P.A. elle serait datée du XVIIe siècle. Ce tableau nous raconte un épisode du rachat des captifs par les Trinitaires. L’œuvre d’un auteur inconnu présentait un relâchement très important. La toile ne tenait plus assez bien sur le châssis. La peinture était fort noircie. 


Les captifsComposition du tableau 
Si nous regardons ce tableau, nous pouvons remarquer qu’il se compose de deux parties bien distinctes et d’égales dimensions :
1 – le monde divin (partie supérieure)
Cette partie comprend Dieu qui est représenté en vieillard avec une longue barbe blanche, des cheveux blancs coiffés d’une tiare et tenant un globe surmonté d’une croix ainsi qu’un sceptre. Son vêtement blanc est couvert d’un mantum (pluvial porté par le pape) en broderie rouge avec incrustations de pierres précieuses. Il soutient la croix avec son autre main.
Le Saint-Esprit est représenté sous forme d’un homme d’âge mûr avec une barbe jeune, des cheveux bruns et coiffé également d’une tiare. Son vêtement est blanc couvert d’un mantum en broderie verte avec des incrustations de pierres précieuses. Ce vêtement est fermé par la Colombe qui nous indique l’importance du personnage. Dans sa main gauche, il tient également un sceptre et il soutient la croix avec son autre main. Dieu et le Saint-Esprit ont le regard tourné vers le bas.

1. photo après traitement
« Rachat des captifs par les trinitaires »
Dimensions avec cadre : H. :226,5 x L. :172 cm

Reliant ces deux personnages, au centre, nous avons le Christ agenouillé et tenant la croix en avançant sa main gauche qui est légèrement levée paume tournée vers l’extérieur ce qui symbolise tout à la fois la protection, la disparition de la peur, la bénédiction et la réassurance (Donner de l’assurance à nouveau), protéger, re-assurer). Jésus est vêtu d’un habit blanc, un manteau rouge couvrant sur son épaule droite. Le Christ a le regard tourné vers Dieu.
Ce groupe est entouré par une ellipse de 14 anges qui commence au pied de la croix avec un ange qui interpelle le spectateur. L’ellipse se termine sur son compère de gauche.

2 – le monde terrestre (partie inférieure)
Pour la partie terrestre, nous trouvons, avec des proportions importantes, deux captifs agenouillés. Se faisant face, mais regardant tous deux à tir croisé vers la partie divine. L’un a les bras et les mains repliés sur son torse tandis que l’autre a les mains dans le dos. Ils sont tous deux enchainés. Ils sont revêtus d’une sorte de tunique mi-corps de couleurs rouge et blanche.
Ils sont campés dans un paysage montagneux et de ruines à gauche et marins au centre et à droite.

Au centre, nous voyons la représentation d’une tour et de deux ecclésiastiques qui s’avancent munis d’une cassette en main vers un Maure ramenant des captifs par bateau.

Conservation

L’artiste a peint à « l’huile » sur une toile composée de deux lés cousus verticalement, tendus ensemble sur un châssis de bois.

Le tableau souffrait des maux suivants :
– châssis vermoulu, cassé, fissuré et devenu trapézoïdal, à cause des angles déboités ;
– toile relâchée, déformée, avec des enfoncements, des déchirures, de mauvaises pièces de renforts. Elle a également souffert de dégâts d’eau, le revers a été recouvert d’un  » enduit foncé « , il y avait également un encrassement assez fort du revers et entre la toile et le châssis. De plus, le maintien de la toile au châssis était défaillant ;
– Soulèvements de la couche de préparation et de la couche picturale ;
– Lacunes de la couche de préparation et de la couche picturale ;
– Fort encrassement de la couche picturale ;
– Retouches débordantes ;
– Vernis oxydé et encrassé.

Durant de nombreuses heures de conservation – restauration, mon travail a consisté chronologiquement en :

Un dépoussiérage et un nettoyage ( photos 2-3-4)

                  

2. un dépoussiérage et un nettoyage                      3. En cours de dépoussiérage                            4. Après restauration

Une petite découverte après le dépoussiérage (photos 5-6-7)

                

5. Avant intervention                                    6. Après nettoyage                                              7. Après allégement du vernis

Un fixage de la couche picturale (photo 8)
Les changements climatiques saisonniers ont imposé des variations dimensionnelles au support. La toile étant sensible aux variations hygrométriques, les fibres de celle-ci se gonflent et se rétractent selon l’humidité dans l’atmosphère et ces mouvements provoquent à la longue une réaction en chaîne sur l’encollage, la préparation de la toile et la couche colorée.
Le refixage de la couche picturale s’effectue par l’application, à travers un papier de protection, d’un adhésif choisi en fonction du support de l’œuvre, de la couche picturale et des conditions de conservation.

8. En cours de refixage

– un dévernissage et une élimination des retouches débordantes gênantes (photos 9-10-11-12-13).
Les opérations de dévernissage ont révélé de nombreux repeints anciens (retouches débordantes).

               

9. En cours de dévernissage                                          10. Après dévernissage                          11. Après traitement

Nous pouvons voir quatre bras (1 à 4) et quatre mains (a à d)

       

12. En cours de dévernissage                                                        13. Après traitement

– une suturation de déchirures (photos 14-15-16)

               

14. Avant traitement                                        15. Après allègement                                                      16. Après traitement

Il s’agit parfois de simples restaurations destinées à masquer des irrégularités, des lacunes,… maladroits, débordant largement sur la peinture originale, blanchies ou assombries et souvent épaisses. Ces repeints seront en grande partie ôtés si la couche picturale originale subsiste en dessous suffisamment, afin de préserver le message initial de la scène représentée.
L’étape du dévernissage a permis de démasquer l’attitude originelle des deux captifs, pour l’une ou l’autre raison, elle avait été modifiée. (Photos 10 et 15)
Ce que nous pouvons également remarquer dans le présent travail, ce sont les différentes qualités dans les retouches.

– Elimination des déformations

– Bandes de tension
– Doublage aveugle (libre)
– Pose de la toile sur un nouveau châssis
– vernis intermédiaire
– Masticage
– Retouches : apport de matière colorée, posé sur un mastic s’il y a des lacunes, ou sans dans le cas de reprise d’anciennes retouches, usure,… pour rendre compréhensible la composition originale. C’est donc une opération matérielle à finalité esthétique afin de réintégrer une œuvre endommagée.
– Vernis final

                         

                       17. Avant traitement                                               18. Après traitement

Un rapport d’examen et d’intervention est remis en fin de travail, indiquant l’état de l’œuvre avant traitement ainsi que les traitements effectués et produits utilisés. Ce travail de restauration a été effectué en accord avec les principes de déontologie partagés par les conservateurs-restaurateurs, en respectant l’intégrité esthétique, historique et matérielle de l’œuvre ; tout en assurant la lisibilité et la réversibilité des interventions.

Cette œuvre remarquable conservée et restaurée va constituer un pôle essentiel du riche patrimoine religieux de la collégiale. Elle sera placé dans l’entrée du déambulatoire qui est en cours de rénovation. En espérant que des moyens puissent se dégager pour d’autres restaurations d’envergure que ce soit à Dinant ou dans d’autres paroisses de Wallonie. Si vois souhaitez aller admirer l’œuvre en vrai, la collégiale est ouverte de 9h à 18h.

Pour ma part, je remercie les décideurs de m’avoir fait confiance.

Inge Noppe
Conservatrice – Restauratrice de peintures.
10 novembre 2020

Atelier IN
0495/21.50.84


Le rachat des captifs par les Trinitaires : un peu d’iconographie

L’ordre de la Sainte Trinité et des captifs, appelé communément ordre des Trinitaires, fut fondé en 1194 par saint Jean de Matha avec comme objectif de faire libérer les chrétiens capturés par les maures musulmans durant les croisades ou lors de razzias sur les côtes méditerranéennes.
Le projet de vie religieuse proposé par Jean de Matha est original tout en reflétant bien le tournant majeur amorcé par le christianisme occidental dans le courant du XIIe siècle. A cette époque, celui-ci redécouvre les valeurs évangéliques et comprend mieux le sens de l’incarnation. Les croisades ont familiarisé les occidentaux avec la terre de Jésus et rendu plus concret les récits évangéliques. Chercher la rédemption en se tournant vers son prochain supplante l’attitude de retrait ascétique et individualiste des moines du haut Moyen-Âge. François d’Assise, contemporain de Jean de Matha, incarne de façon emblématique cette nouvelle conception de trouver la présence de Dieu.

L’ordre des Trinitaires est fondé à Cerfroid dans l’actuel département de l’Aisne. Il est approuvé le 17 décembre 1198 par une bulle du pape Innocent III. Les frères vivent dans la pauvreté et la chasteté et leurs revenus sont consacrés au rachat de chrétiens emmenés comme esclaves par les maures. Lors d’un premier voyage en Afrique du Nord, Jean et ses compagnons ramènent cent-quatre-vingt-six prisonniers. Il crée alors un hôpital à Marseille pour accueillir et soigner les captifs libérés. Vers 1240, l’ordre trinitaire compte plusieurs dizaines d’implantations en Europe et en Terre sainte.

Comme beaucoup d’ordres religieux, les Trinitaires se réforment au XVIIe siècle et affichent un nouveau dynamisme. Dans la foulée, Jean de Matha est canonisé en 1665. Le tableau de la collégiale témoigne de la grande popularité de ce mouvement jusque dans nos régions.
A l’arrière-plan de notre tableau, nous voyons deux religieux trinitaires vêtus de blanc et portant une barrette. Il se dirigent vers un bateau d’où descend un maure enturbanné qui vient négocier la reddition de prisonniers chrétiens.

La sainte Trinité
L’ordre fondé par Jean de Matha s’est mis sous la protection de la Trinité. Cela relève également d’une préoccupation du temps.
Durant le premier millénaire, le principal enjeu théologique était d’affirmer la double nature du Christ à la fois pleinement homme et pleinement Dieu. Dans le contexte d’une meilleure compréhension de l’incarnation, à partir du second millénaire, l’insistance sera d’individualiser les trois personnes composant le Dieu unique, c’est-à-dire le Père glorieux, le Christ souffrant et l’Esprit messager. L’iconographie qui illustre ce dogme va proposer différentes formules. Certaines sont un peu audacieuses, comme l’image d’un homme à trois têtes ou celle de trois hommes dans une seule robe. Ces solutions seront disqualifiées par le Concile de Trente au XVIe siècle.
La composition proposée ici montre le Christ ressuscité qui présente sa croix au Père et à l’Esprit. Si la représentation du Père sous les traits d’un vieillard habillé en pape est habituelle, celle de l’Esprit sous les traits d’un homme également revêtu de la tiare pontificale n’a guère de sens et sera d’ailleurs interdite par les dispositions conciliaires qui suivront Trente. Seule la colombe qui est mentionnée par les évangélistes dans la narration du baptême de Jésus est autorisée à figurer le Saint-Esprit. La représentation anthropomorphique du tableau de la collégiale de Dinant qui date au moins de la seconde moitié du XVIIe siècle montre que les habitudes sont parfois bien enracinées et difficiles à faire évoluer.

Notons enfin qu’entre les deux prisonniers, nous devinons un monogramme difficilement lisible (H. V. ?) accompagné d’une date, peut-être 1685.

 

Christian Pacco