Actualité de la recherche : une thèse sur l’orfèvrerie médiévale de nos régions

Hélène Cambier, conservatrice du Musée diocésain de Namur et responsable du patrimoine dans le Diocèse de Namur, a défendu sa thèse de doctorat en Histoire de l’art à l’Université de Namur, le jeudi 10 décembre 2020. Son travail s’intitule : « Les filigranes dans l’orfèvrerie de la région rhéno-mosane et du nord de la France (XIIe-XIIIe siècles). Du geste de l’orfèvre à la signification du décor ».

Aux XIIe et XIIIe siècles, les régions comprises entre la Seine et le Rhin connaissent une riche production d’objets d’orfèvrerie, favorisée par un contexte socio-économique, culturel et religieux particulièrement propice. Ainsi, certains types d’objets apparaissent dans ces régions à ce moment ou y connaissent un succès particulier : on pense notamment aux grandes châsses, particulièrement monumentales, aux phylactères (type de reliquaires circulaires et destinés à être suspendus) ou encore aux monstrances eucharistiques (conçues pour laisser voir l’hostie à l’intérieur du récipient, futurs ostensoirs). Ce patrimoine orfévré constitue un vaste champ de recherche, les méthodes et les regards en évolution constante faisant surgir sans cesse de nouveaux questionnements.

Illustration : La châsse de sainte Elisabeth, Marburg-an-der-Lahn, église Sainte-Elisabeth, photo © Bildarchiv Foto Marburg.

Le travail d’H. Cambier porte sur la technique du filigrane (fils de métal assemblés entre eux ou soudés sur une plaque de fond, employés pour orner notamment les surfaces où sont serties les pierres précieuses), à partir d’un vaste corpus d’environ cent trente œuvres, datées du XIIe et du XIIIe siècles. Il ne se limite pas aux limites géographiques traditionnellement données à l’art dit rhéno-mosan, mais il embrasse également le nord de la France et les régions à l’ouest du Rhin. Les pièces d’orfèvrerie étudiées sont presque toutes des objets religieux (la production profane de l’époque a disparu). L’objectif : englober un vaste ensemble d’œuvres de manière à aborder des problématiques transversales tout en ayant une approche pointue, au plus près de la matérialité des œuvres. Cela explique le choix d’étudier un décor en particulier, présent sur un grand nombre d’œuvres : le décor filigrané. Les problématiques abordées dans la thèse sont variées : datation et attribution des œuvres, modalités de leur création, signification des décors…

La thèse se place dans un domaine de recherche relativement récent, qui se concentre sur l’étude des ornements, des « décorations », c’est-à-dire des éléments qui, traditionnellement, étaient considérés comme secondaires dans l’histoire de l’art et étaient délaissés par les chercheurs. A travers l’étude des décors comme les filigranes, il s’agit en fait de mieux comprendre les objets eux-mêmes, leur fonction et leur sens. On peut par exemple analyser le « rôle » des décors sur les objets de culte, qui contribuent à « rendre visible l’Invisible », pour reprendre l’expression d’Herbert Kessler.  A travers les décors, on peut également étudier les modalités de la création des objets et mieux comprendre le travail des artisans.

Le décor de filigranes sur la base de la châsse de sainte Elisabeth, photo © Bildarchiv Foto Marburg.

La présentation orale de ces recherches, lors de la soutenance, d’une réelle qualité pédagogique, ont permis de faire saisir à un large public les enjeux du travail. L’approche matérielle, technique et formelle développée dans la thèse a été illustrée par un cas d’étude : la châsse de sainte Elisabeth de Marbourg (Marburg-an-der-Lahn), réalisée entre 1236 et 1249. On y observe des filigranes variés notamment sur la base de la châsse, les corniches et le toit. L’analyse du décor filigrané montre que le plan de cette monumentale châsse (1 m80 de long) a été établi d’avance et que tous les orfèvres semblent avoir travaillé en même temps. La comparaison avec les décors d’autres châsses alimente l’hypothèse selon laquelle des équipes d’orfèvres circulent d’une région à l’autre et se répartissent le travail selon les commandes.

Le jury a validé la méthodologie mise en œuvre dans la thèse et la remise en question de ce qui a longtemps été la koïnè en histoire de l’art concernant l’orfèvrerie « mosane ». Le Département d’Histoire de l’Art de l’Université de Namur a depuis longtemps montré son intérêt pour l’étude approfondie des matières, des techniques et des formes qui permettent d’approcher de près les œuvres et leurs particularités. Ce travail approfondi, attentif au « geste de l’orfèvre », est une étape indispensable qui permet d’arriver plus sûrement à l’interprétation symbolique des œuvres, à la « signification du décor »

Hélène Cambier a été déclarée Docteur en Histoire de l’art. La mention du grade obtenu n’est plus d’usage en Communauté française de Belgique. Toutefois, la candidate a reçu les félicitations du jury pour la qualité de sa recherche. Celui-ci a formé le vœu que le travail puisse se poursuivre afin que l’hypothèse féconde énoncée par la candidate suscite progressivement un consensus dans la communauté scientifique concernée. Le Professeur Michel Lefftz, promoteur du travail et le Professeur Matthieu Piavaux, co-promoteur ont dit à leur tour tout le bien qu’ils pensaient de ce travail.

La thèse d’H. Cambier fera l’objet d’une publication.

Illustration : Détail de la châsse de saint Annon (pommeau filigrané), Siegburg, abbaye du Michaelsberg, photo d’Hélène Cambier.

  André Haquin et Hélène Cambier

Le CIPAR est amené à travailler en étroite collaboration avec Hélène Cambier, par ses fonctions dans le Diocèse de Namur. Toute l’équipe a suivi attentivement son exposé et a été très heureuse pour elle de tous les compliments qui ont suivi.

Vinciane Groessens

Illustration : photographie d’Hélène Cambier pendant sa présentation diffusé via l’application Teams, page Facebook du Département d’Histoire de l’art et archéologie – UNamur.