Les châsses, des objets au statut mouvant

Aujourd’hui, les grandes châsses de Wallonie sont classées et protégées comme patrimoine exceptionnel, tandis que l’évolution récente des pratiques liées aux processions semble attacher une grande importance aux châsses en tant qu’objets « originaux ». Tout ceci contribue à conférer aux châsses un caractère fixe et immuable qu’elles n’ont en réalité jamais eu.

On pourrait penser que, même avant leur classement, les châsses avaient un statut particulier lié au contact des reliques. Le caractère sacré des reliques pourrait finir par imprégner la châsse elle-même et lui conférer ainsi un statut intouchable. Il n’en est rien, car en matière de réalisation et de conservation des châsses au cours des siècles, on rencontre une variété surprenante d’attitudes et de situations. 

Les châsses ont été très souvent restaurées et remaniées. Objets de culte liés à la vénération des reliques, il importe avant tout qu’elles soient dignes des saints qu’elles abritent. Fréquemment déplacées et touchées, les châsses nécessitent d’être souvent réparées, restaurées, voire complètement remaniées. On n’hésite pas à les adapter, à les remplacer en fonction des besoins, de l’évolution des pratiques dévotionnelles et des goûts artistiques.

Les décors de métal précieux qui ornent les châsses constituent pour les églises une réserve monétaire. En cas de besoin, on n’hésite pas à les fondre pour récupérer la valeur monétaire du métal. À cet égard, les châsses de Wallonie sont relativement bien préservées, car la plupart des personnages en relief, constitués de feuilles d’argent, ont subsisté. Ce n’est pas le cas des figures en relief d’un certain nombre de châsses conservées en Allemagne, qui ont été fondues. 

Illu. La châsse de saint Annon de Siegburg (Allemagne). Les personnages en relief qui se trouvaient dans les niches ont disparu ; il ne reste que le décor, d’une qualité exceptionnelle, sur les parties architecturales de la châsse. Photo © Bildarchiv Foto Marburg.
Illu. La châsse de saint Annon de Siegburg (Allemagne). Les personnages en relief qui se trouvaient dans les niches ont disparu ; il ne reste que le décor, d’une qualité exceptionnelle, sur les parties architecturales de la châsse. Photo © Bildarchiv Foto Marburg.

Illu. Sur ce fragment de la châsse gothique de sainte Gertrude de Nivelles (13e siècle), la petite plaquette en émail (avec une tête de personnage) est un décor récupéré de l’ancienne châsse, celle du 11e siècle. Au Moyen Âge, quand on remplace une châsse par une autre, on peut conserver des parties du décor en souvenir, mais cela n’est pas systématique. Ainsi, la châsse de sainte Gertrude de Nivelles (13e siècle) remplace une châsse plus ancienne, datée du 11e siècle. Plusieurs petits éléments de décor émaillés de cette ancienne châsse ont été intégrés dans la châsse gothique par les orfèvres du 13e siècle.

Illu. Un des pignons de l’ancienne châsse de sainte Ode d’Amay, du 12e siècle, transformé en reliquaire indépendant au 13e siècle. Londres, British Museum. Photo : auteur.La châsse de sainte Ode d’Amay, également réalisée au 13e siècle, remplace quant à elle une châsse du 12e siècle. Les deux pignons de cette châsse ont été conservés et transformés en reliquaires indépendants. Dernier exemple, la châsse de saint Remacle de Stavelot, réalisée vers 1250-1260, remplace aussi une châsse plus ancienne, du 12e siècle. Cette dernière a été conservée et réutilisée pour abriter les reliques d’un autre saint de l’abbaye, saint Babolin. 

Illu. Sur ce fragment de la châsse gothique de sainte Gertrude de Nivelles (13e siècle), la petite plaquette en émail (avec une tête de personnage) est un décor récupéré de l’ancienne châsse, celle du 11e siècle.

Illu. Un des pignons de l’ancienne châsse de sainte Ode d’Amay, du 12e siècle, transformé en reliquaire indépendant au 13e siècle. Londres, British Museum. Photo : auteur.

 

Illu. La châsse de saint Domitien de Huy a été restaurée à plusieurs reprises au cours des siècles ; des techniques et des styles de différentes époques se côtoient sur la châsse. Photo © KIK-IRPA.Si l’on regarde comment les orfèvres ont restauré les châsses au cours des siècles, on s’aperçoit que les attitudes des artisans envers le passé sont très variables, et ce à toutes les époques. Lors d’une restauration de la châsse de saint Hadelin de Visé au 14e siècle, par exemple, les orfèvres ont pris grand soin de rester fidèles à l’apparence originale de la châsse et au style du 12e siècle. Sur d’autres châsses, comme celles de saint Domitien et Mengold de Huy (12e siècle), les nombreuses réfections, à plusieurs siècles d’intervalle, ne tiennent pas compte du style des décors originaux, ce qui confère à la parure métallique de ces châsses une apparence de patchwork.

 

 

 

Illu. La châsse de saint Domitien de Huy a été restaurée à plusieurs reprises au cours des siècles ; des techniques et des styles de différentes époques se côtoient sur la châsse. Photo © KIK-IRPA.

 

Hélène Cambier

 

 

CIPAR - Centre Interdiocésain du Patrimoine et des Arts Religieux