Utilisation partagée d’églises : la question du patrimoine mobilier
L’exemple de l’église de Rossignol (Tintigny, prov. Luxembourg)
En novembre dernier, l’église Saint-Nicolas de Rossignol a été inaugurée après d’importantes transformations. L’objectif de ces travaux ? Rendre possible une utilisation plus modulable de l’église. Si elle conserve pleinement sa vocation première d’édifice religieux, elle accueillera aussi, désormais, différentes activités culturelles, en tant que « tiers-lieu ». Quel a été l’impact de ce projet sur le mobilier de l’église ?

Fondée au 18e siècle au milieu d’un ancien cimetière, l’église de Rossignol a été réédifiée en 1846. Pastillée à l’inventaire du patrimoine immobilier culturel, elle est associée à la mémoire des massacres de la Première guerre mondiale, mais aussi – et plus positivement - au Gaume jazz festival. La chapelle du baptistère comprend des éléments provenant de l’ancienne chapelle gothique (détruite) de l’ensemble seigneurial de Saint-Mard : des voûtes portant les quartiers de la famille de Laittres, des dalles funéraires et 32 écussons.
Le projet de transformation de l’église est né de souhaits et besoins partagés autant par la communauté chrétienne que par la commune et le secteur associatif. Revitaliser l’église, lui donner un second souffle, répondait à ces besoins communs.
Le projet et ses acteurs

La transformation de l’église est le résultat d’un processus de longue haleine, initié en 2022. Dès le départ, les acteurs concernés ont travaillé en concertation, offrant un cadre serein à la construction du projet : la fabrique d’église, la commune de Tintigny, Idelux Projets publics (qui a piloté la rénovation), l’évêché de Namur (qui a validé le cadre et la convention établie entre les parties), et le Parc Naturel de Gaume, dont les activités, réunions et autres actions citoyennes, pourront désormais prendre place dans l’église. Le projet a bénéficié du soutien financier du Plan de relance de la Wallonie.
Depuis une consultation populaire sur le projet, jusqu’à la signature d’une convention d’utilisation partagée de l’église, conclue entre la fabrique d’église et le Parc Naturel de Gaume, le travail étalé sur la durée a permis de prendre en compte les avis et besoins de chacun, d’anticiper les problèmes et de mettre en place des solutions adaptées.
Le projet de rénovation s’est dessinée rapidement. Seule la nef serait transformée pour devenir un espace modulable, le chœur n’étant pas modifié, avec le maintien du monumental autel majeur et des autels latéraux. L’ancien baptistère, qui abrite un patrimoine lapidaire important, ne serait pas modifié non plus. Les travaux ont consisté en l’installation d’un chauffage par le sol, la mise en conformité de l’électricité, l’installation de sanitaires, de luminaires, d’une paroi acoustique, d’un dispositif de projection et de mobilier modulable. Et le mobilier religieux dans tout cela ?
La première étape : l’inventaire
Le chantier ainsi que les nouveaux usages de l’église n’étaient évidemment pas sans conséquence pour le patrimoine mobilier. La réalisation de l’inventaire a été la première étape des réflexions. L’inventaire offrait ainsi une vue claire de l’état du mobilier : ce qui se trouvait dans l’église, ce qui était déjà en dépôt ailleurs. Cela a permis aussi de constater que plusieurs objets anciens répertoriés à l’IRPA (des sculptures et des bannières photographiés en 1944 !) avaient disparu depuis longtemps déjà. L’inventaire a servi de base de travail pour définir les problématiques : les mesures à prendre en fonction de l’impact des travaux ; les mesures à prendre pour le long terme, adaptées à l’utilisation partagée de l’édifice par des publics diversifiés.
La question de la sécurité
Le chantier de rénovation, puis l’utilisation partagée de l’église par différentes associations, posaient la question de la protection du patrimoine. Que faire des œuvres anciennes de petite taille comme les statues ? Que faire de l’orfèvrerie ? Ces réflexions ont été menées entre la fabrique d’église et le service Patrimoine de l’évêché. Les conclusions ont été : le baptistère constituait déjà un espace sécurisé et « patrimonialisé », pouvant accueillir sculpture en bois et en pierre ; la vaisselle liturgique pouvait être conservée dans un local sécurisé et réservé exclusivement à la fabrique d’église ; parmi les vêtements liturgiques, il n’y avait pas de textile avec une réelle valeur patrimoniale, ils pouvaient donc rester en place dans l’église. L’inventaire des biens situés dans l’église a été annexé à la convention d’utilisation partagée, et l’état des lieux inclut le patrimoine.
La question de la « neutralité » de la nef

Les travaux ont porté principalement sur la nef, l’objectif étant d’obtenir un espace polyvalent et modulable, marqué entre autre par l’installation d’une paroi acoustique et d’un dispositif de projection dans le fond de l’église. Dès le début du projet, les discussions ont porté sur la « neutralisation » de la nef : en faire un espace « neutre », par la remise en peinture et le déplacement du mobilier religieux. Pour certains éléments, des pistes se sont dégagées rapidement : les fonts baptismaux et des sculptures en pierre seraient déplacés et installés dans l’ancien baptistère ; celui-ci serait maintenu en l’état, avec sa grille de fer forgé ; les vitraux seraient tous préservés.

Deux éléments ont suscité davantage de débats : le chemin de croix, avec ses stations peintes de grande taille, de style néogothique, et la chaire de vérité. Le projet architectural initial prévoyait la suppression de la chaire de vérité ; il a finalement été décidé, suite à l’intervention du service Patrimoine, de la laisser en place et de l’intégrer à l’espace, en repeignant celle-ci complètement en blanc. Pour le service Patrimoine en effet, la chaire faisait partie de l’identité du lieu, sur le plan symbolique et visuel. N’étant plus en usage, la chaire est déjà en quelque sorte un bien historique et patrimonial, avec une charge symbolique moins forte que le chemin de croix, d’autant plus que beaucoup de personnes ignorent quelle était sa fonction. La déplacer, chercher à l’intégrer à un autre édifice ou la stocker n’aurait eu guère de sens.

Quant au chemin de croix, après concertation avec la fabrique et la paroisse, il a été accepté de le déposer, avec souhait de le conserver et de le valoriser. Il n’était pas possible de l’installer ailleurs dans l’église. En concertation avec le service Patrimoine, d’autres pistes ont été étudiées ; le chemin de croix a pu finalement prendre place dans une église paroissiale de Namur. La fabrique d’église a établi avec cette dernière une convention de dépôt, lui permettant de rester propriétaire du chemin de croix ; elle pourra donc le reprendre à l’avenir si elle le souhaite.
Un projet positif sous le signe du dialogue

Plusieurs années de préparation ont donc donné du temps aux débats, au dialogue, aux réflexions et à l’anticipation. Cela a permis de dégager des compromis et des solutions adaptées aux besoins de tous, dans le respect de l’identité de l’église, qui reste ainsi pleinement, dans un esprit renouvelé, le lieu qui rassemble la communauté.
Hélène Cambier
Service Patrimoine de l’Evêché de Namur