Les armoiries des abbesses : s’affirmer en tant que femme dans une Eglise d’hommes ?

Abbesse blason

Ces derniers mois, nous avons exploré la symbolique des armoiries des évêques et des chanoines. Cette fois, c’est un autre pan de l’héraldique ecclésiastique que nous vous proposons de découvrir : les femmes titulaires de charges de gouvernement communautaires que sont les abbesses.

Comme certains médiévistes l’ont montré, les femmes portent assez tôt des armoiries et s’en servent parfois pour s’affirmer dans un monde où domine largement la gent masculine, tant dans l’Eglise que dans les milieux nobiliaires et où la femme est souvent considérée comme un atout de son père ou de son mari. Dans l’institution romaine, c’est le cadre des abbayes de femmes qui est notamment le théâtre de cette affirmation.

Une abbesse est une femme qui dirige une communauté de femmes ainsi que les propriétés qui permettent la subsistance matérielle de cette communauté. Elle a donc un pouvoir concret à exercer et est régulièrement amenée à poser des actes juridiques. Comme ses homologues masculins, cette responsable fait usage d’un sceau, reflet symbolique de son image qui, avec le temps, porte de plus en plus souvent des armoiries. L’abbesse utilise également ses armes sur d’autres supports que la matrice sigillaire. C’est ainsi que l’on retrouve ces écus sur des tableaux, ex-libris ou vitraux… comme n’importe quel dignitaire ecclésiastique l’aurait fait.

Figure 1 Isabelle de Grobbendonck (1616-1709), abbesse de La Cambre.

Ceci étant dit, il importe de savoir identifier ces armoiries : un premier indice se trouve dans la forme de l’écu puisque le losange est généralement l’attribut des femmes non-mariées. On pourrait voir dans cet usage une démonstration d’une dimension exclusivement politique – au sens familial – des armoiries puisque l’union à vie avec Dieu n’équivaut pas à un mariage, auquel cas l’écu eut été théoriquement de forme ovale. Il pourrait toutefois s’agir d’un effet de mode puisque, à certaines périodes tardives, on retrouve des armes d’abbesses inscrites dans des écus circulaires.

Figure 2 Séraphine Snoy (1704_1794), abbesse de La Cambre

Serait-ce alors pour signifier davantage cette indisponibilité matrimoniale que l’un des attributs extérieurs de l’héraldique des abbesses consiste en un rosaire entourant l’écu ? Le rosaire, prière mariale instaurée par les Dominicains, pourrait en effet rappeler la destination à l’éternelle virginité des épousées de Dieu. Ajoutons que le choix d’un ornement héraldique entourant l’écu n’est pas sans rappeler celui de la cordelière que les veuves disposent autour de leur écu de manière à manifester leur statut sans ambiguïté. Les abbesses pourraient user du même stratagème de communication.


Figure 3 Structure possible des armes d’abbesses

Souvenons-nous à présent des armoiries des abbés, dont la mitre est symbole du rang. Il n’est pas surprenant, dans une Eglise dominée par les hommes, que les femmes responsables ne se voient pas attribuer les mêmes ornements extérieurs. L’explication est évidemment cultuelle : la mitre est portée lors des cérémonies liturgiques par les célébrants, ce que ne sont jamais les femmes même dans les communautés qu’elles dirigent.
Dès lors, ces dames de tête manifestent leur autorité en mobilisant l’autre attribut fondamental des évêques et abbés : la crosse pastorale et son velum, ou voile. C’est indéniablement là une manifestation de leur autorité directrice par rapport à leur communauté, mais aussi vis-à-vis de l’extérieur, c’est-à-dire en Dame foncière. Mais quid du velum ? La fonction de cet attribut est essentiellement pratique : il s’agit de ne pas poser les mains moites sur la crosse.
On peut donc conclure que l’héraldique des abbesses témoigne presque davantage de la consécration à Dieu d’une vie virginal, du fait de la forme de leur écu et du rosaire qui parfois entoure les armes. Si ces femmes n’exercent pas d’autorité cultuelle, elles n’en ont pas moins d’aura spirituelle ou d’influence temporelle étant donné leur rôle de directrices d’un domaine abbatial.

Charles Melebeck