Publication : « Van Eyck.  Une révolution optique » : Le  livre  de  l’exposition de Gand (2020) 

C’est non seulement le Retable de l’Agneau Mystique, véritable Somme théologique en images, qui était au cœur de l’exposition de Gand, mais l’œuvre totale des frères Van Eyck, à la rencontre de leurs contemporains et successeurs, principalement les peintres, les enlumineurs et occasionnellement les sculpteurs. Le présent volume, publié à cette occasion en plusieurs langues, fait le point sur la restauration en cours de l’Agneau Mystique depuis 2012 et sur les recherches les plus récentes au plan historique et artistique et aussi au plan de la physique et de la chimie. L’œuvre a traversé les siècles ; elle a échappé à la « furie iconoclaste », à la révolution, aux deux guerres mondiales et à la convoitise des grands. 

Les frères Hubert (+1426) et Jean Van Eyck (+1441) sont les auteurs du retable achevé en 1432 et installé dans une des chapelles de l’église Saint-Jean, aujourd’hui cathédrale Saint-Bavon. Jean Van Eyck, le plus jeune, a poursuivi l’œuvre commencée par Hubert, mais on arrive mal à discerner la part que chacun y a prise, sinon par la modernité qui caractérise le travail du plus jeune. De son vivant déjà, Jean était célébré comme « le plus grand peintre de son temps ». On connaît mal les étapes de sa formation. Connaissait-il le latin et les auteurs de l’Antiquité ? Etait-il au courant des découvertes en matière d’optique ? Une chose est sûre. Il n’était pas un autodidacte. Du reste, il a vécu à une époque de haute culture, notamment la fondation de l’Université de Louvain (1425). Sa devise était « Als ich can » (Comme je peux !). Cela signifie-t-il « Pour un mieux » ou « Selon mes capacités » ? Jean devient le peintre officiel de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en même temps que son ambassadeur. 

Jan Van Eyck_Retable_de_l'Agneau_mystique

L’Agneau Mystique était fermé en dehors des grandes fêtes. Les panneaux extérieurs montrent la scène de l’Annonciation et en dessous les saints Jean-Baptiste et Jean l’Evangéliste, ainsi que les donateurs, grands bourgeois de Gand, Joos Vijd et son épouse Elisabeth Borluut. La scène de l’Adoration de l’Agneau occupe le centre de l’œuvre lorsque le retable est ouvert. Dans la partie supérieure, représentant la sphère céleste, Dieu siège sur son trône, entouré de la Vierge et de Jean-Baptiste. A leurs côtés, on voit les Anges musiciens et les Anges chanteurs, tandis qu’aux extrémités se trouvent Adam et Eve, dans toute leur jeunesse. Sous le trône, dans la sphère terrestre, la liturgie de l’Adoration de l’Agneau. Debout sur l’autel, portant la croix, l’Agneau immolé et vivant entouré de l’humanité tout entière : prophètes et philosophes de l’Antiquité, voyageurs, juges, ermites, évêques, martyrs et chevaliers. Bref, un microcosme de l’humanité dans une nature d’un grand raffinement, avec à l’arrière des paysages urbains. Inspirée pour une part par l’Apocalypse, ce tableau en diffère en ce qu’il focalise sur la phase finale de la dramatique du salut et sa dimension liturgique, tandis que l’Apocalypse évoque les souffrances de l’Eglise au cours des siècles, avant de présenter les Noces de l’Agneau et de l’Eglise (chap. 19) et la Jérusalem céleste (Chap. 21). 

La seconde partie, une des plus intéressantes, est consacrée à la « révolution optique » mise en œuvre par Jean Van Eyck. Celui-ci innove en ce qu’il abandonne les fonds d’or utilisés classiquement pour signifier le monde divin. Lorsqu’il suggère l’or, notamment des couronnes, il le fait avec de subtils mélanges de couleurs. La scène se situe, bien sûr, sur  terre – la Renaissance est proche – et même dans des intérieurs flamands, avec les paysages et l’architecture des villes de la région gantoise. Van Eyck est devenu un spécialiste de la lumière, jouant à la fois sur le réalisme et l’illusion. On admire sa capacité de miniaturiste dans cette œuvre monumentale (fleurs, perles, tissus, visages, etc.) qu’on a pu appeler « réaliste ». Et en même temps, il s’agit d’un réalisme « illusionniste », de sorte que l’observateur croit être devant la réalité plutôt que sa représentation. Selon le peintre anglais David Hockney, Van Eyck n’a pu réussir une pareille performance sans utiliser des miroirs convexes ou grossissants qui permettent de refléter la réalité sur la toile et de montrer le tableau en train d’être regardé par les spectateurs. 

 

Une double question peut se poser au terme de la lecture du riche volume. Pourrait-on connaître un jour l’inspirateur de ce tableau, celui qui a créé le savant programme de la dramatique du salut ? De même, pourquoi les auteurs n’ont-ils pas cherché les sources bibliques mises en œuvre, en particulier dans l’Apocalypse ? 

André HAQUIN 

M. MARTENS, T.-H. BORCHERT, J. DUMOLYN (éd.), Van Eyck. Une révolution optique, Gand, Musée des Beaux-Arts et Edition Hannibal, 2020, 502 p.

Illustration du site du musée MSK Gand.

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